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mercredi 10 octobre 2001
Etat de la violence et violence de l’Etat
par Pascal LE REST


Dans les journaux, sur les ondes radiophoniques ou à la télévision, il est souvent question de la violence. Ce thème est générateur d’angoisse et produit un sentiment diffus d’insécurité et corrélativement, appelle des réponses sécuritaires.


Aux dernières élections municipales de mars 2001, à droite comme à gauche, le sujet de la sécurité a été central dans la production des discours. Il n’était pas pensable de séduire l’électorat sans développer des réponses à la question posée de la violence.

Mais qu’est-ce que la violence ? Dans les représentations collectives dominantes, la violence est connotée. Elle se manifeste dans l’ordre des discours par les voitures qui brûlent, les dégradations de biens, privés ou publics, les insultes et les menaces en direction des professionnels, chauffeurs de bus ou de taxis, fonctionnaires aux guichets, enseignants, animateurs, éducateurs. Elle est aussi très présente pour les citoyens quand il s’agit des circulations de « jeunes » en groupe, qui parlent à haute voix et menacent du regard les passants. La peur des effusions de coups, des viols collectifs, des rackets, des vols est grande.

A l’analyse des productions de représentations, la violence est généralement située dans l’espace et peu mise en perspective dans le temps. L’espace de la violence est pensé comme une émanation propre aux cités, aux banlieues, ces lieux du bannissement, de l’étranger et de l’étrange. L’espace de la violence, c’est aussi, dans les représentations, l’ailleurs, l’en dehors des frontières tangibles, géographiques, religieuses, morales, culturelles, etc. La violence est identifiable au monde des barbares. Ainsi, la violence, c’est ce dont l’autre, différent de moi par la couleur de la peau ou par les rites religieux, me menace. La violence, pour la plupart des hommes, ne se pense pas dans l’ordre des générations. Les guerres, les tortures, les révolutions ou les révoltes, qui ont affecté l’histoire des hommes, ne semblent pas être des facteurs primordiaux dans l’élaboration des représentations à l’entour de la violence. C’est sans doute qu’il faudrait alors la penser comme une production passée du cadre sociétal héritée, ce qui signifierait que la violence est en nous et non spécifique de l’étranger et de l’ailleurs.

Bizarrement, quand il s’agit de la violence, ce qui semble évident dans les productions de représentations, c’est la peur des violences sur l’autre. Les violences sur soi inquiètent fort peu. Les conduites suicidaires, les conduites alimentaires à risques, les conduites de dépendance aux produits toxiques licites ou illicites, les conduites de repli et d’isolement sont peu évoquées. Il est vrai que ce type de violence ne met en danger le plus souvent que son producteur. Voilà sans doute la raison pour laquelle ces violences sont oubliées ou occultées au regard des autres, celles qui menacent le lien social ou semblent le menacer.

En revanche, est absente, dans les représentations collectives dominantes, la violence avec laquelle les salariés sont mis à l’écart du monde du travail et ballottés dans des plans de restructuration. Cette violence-là n’est guère parlée et quand elle l’est, c’est pour être justifiée. Pourtant, une perte d’emploi pour un salarié de cinquante ans peu qualifié met en péril tous les aspects de sa vie, familial, matériel, sanitaire, etc. La violence infligée, par le cadre sociétal, en direction des Rmistes, des SDF, des sans-papiers, n’est pas plus considérée. Au contraire, la société, loin de se sentir fautive dans sa production de catégories de populations vulnérables, fragilisées, parvient à rendre responsables et coupables de leur situation ceux qui sont les plus démunis. Sur un autre plan, la violence des spéculateurs des grandes places boursières qui n’hésitent pas à ruiner des économies nationales (l’exemple de l’Indonésie est frappant) n’appelle pas de réponse et le silence relatif du monde politique autour d’une éventuelle adoption de la taxe Tobin en est un révélateur. Dans notre quotidien, la violence des images dans la publicité, dans le cinéma, dans les informations télévisées est vécue comme normale. Elle est même valorisée et est un produit marchand qui permet de réaliser des bénéfices substantiels.

Ainsi, il y a des violences admises et d’autres réprouvées. Nous vivons dans un monde d’insécurité salariale, d’instabilité économique, de fragilité monétaire. Néanmoins, la violence, dont il s’agit dans les représentations collectives dominantes, n’est pas celle relative aux fluctuations du CAC 40 mais celle produite par l’errance des jeunes dans les banlieues. Certes, les jeunes, c’est-à-dire les adolescents et les jeunes majeurs, peuvent être dans des productions de violences sur des modes très divers. Mais ces violences produites sont le plus souvent adaptatives. Dans un monde qui valorise la violence et légitime certaines de ses formes, comment s’étonner de comportements mimétiques par les classes d’âge les plus jeunes, de l’adoption par eux de la violence comme mode d’échanges et par conséquent, de son extension fatale ? La dynamique de la violence illégitime ne peut pas s’interrompre par une réponse, réduite à un seul usage légal de la violence. Or, les discours sécuritaires actuels prônent la violence légale pour taire la violence illégitime. Ainsi, le monde glisse dans un langage de signes où les échanges de maux risquent d’aller en s’épanouissant.










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