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jeudi 18 avril 2002
Faut-il croire à une montée de l’antisémitisme en France ?
par Laurent MUCCHIELLI, Maryse ESTERLE


Pour Laurent Mucchielli et Maryse Esterle [1] la réponse est non : « Il faudrait dissocier totalement l’opinion à avoir sur la politique sioniste du gouvernement israélien et la question des communautés religieuses ».


Existe-t-il selon vous une montée de l’islamisme intégriste dans les quartiers en difficulté, et une montée de l’antisémitisme due aux événements du Proche Orient ?

La première chose à dire en ce domaine est que le choix des mots est très important et qu’une grande confusion règne en ce domaine. Est-ce que le problème actuel qui se manifeste notamment par des dégradations de synagogues et des inscriptions injurieuses et menaçantes sur les murs relève de l’antisémitisme ? Il faut être très clair : à notre avis, la réponse est Non. L’antisémitisme est une forme de racisme qui a une histoire bien précise, qui a culminé en France entre la fin du XIXe siècle et les atrocités commises durant la seconde guerre mondiale, mais qui a quasiment disparu depuis plusieurs décennies. Il existe une donnée objective à l’appui de ce constat, c’est le rapport annuel que rend depuis 1990 la Commission nationale consultative des droits de l’homme. Avec l’aide du ministère de l’Intérieur, cette commission recense donc depuis plus de dix ans les actes de racisme et leurs victimes. Ce comptage indique clairement que les actes menaçant des biens ou des personnes en raison de leur religion judaïque ou de signe extérieur d’appartenance à la communauté juive sont en réalité directement liés au contexte international. Entre 1995 et 1999, la commission a eu du mal à trouver chaque année deux ou trois actions violentes de cette nature (contre dix fois plus d’actions racistes anti-arabes, rappelons-le), dans un pays qui compte 60 millions d’habitants. Autant dire que c’est inexistant. Par contre, on observe une flambée d’actes de cette nature à partir de la reprise des affrontements israëlo-palestiniens, en septembre 2000. Par conséquent, il ne nous paraît pas fondé de parler d’antisémitisme, car cela ouvre la voie à des amalgames avec une période historique terminée. C’est ainsi que l’on a pu entendre des représentants de la communauté juive dire que les juifs en général étaient menacés et risquaient de connaître en France « une nouvelle nuit de cristal ». C’est un langage assez irresponsable et qui induit en erreur en prenant au pied de la lettre certains propos d’adolescents qui réagissent de façon émotionnelle. Il faudrait mieux parler d’« israëlo-phobie » ou de quelque chose comme ça. Il n’y a pas d’antisémitisme au sens d’une haine du juif en tant que tel, il y a une révolte contre le sort que les Israéliens font aux Palestiniens. C’est tout à fait différent.

La deuxième chose à dire est que, comme toujours, les minorités agissantes font tellement de bruit que les médias, les minorités adverses et l’opinion publique se les représentent comme des menaces générales. Une de plus, il faut donc rappeler que l’on fait face aux agissements de quelques dizaines d’individus et que l’on n’est absolument pas fondé à en tirer des généralisations sur l’opinion des Arabes ou des Musulmans en général qui sont plus de 4 millions en France.

Comment analysez-vous les récents événements ? Vous parliez de « réactions émotionnelles » ?

On assiste pour la seconde fois - comme lors de la première Intifada - à un phénomène même ponctuel de transposition du conflit israëlo-palestinien. Ce conflit a en effet une résonance très forte au sein des populations d’origine maghrébine de France, et une partie de ces populations s’identifie beaucoup à ces Palestiniens privés de leur terre. A leurs yeux, c’est la révolte des opprimés contre les oppresseurs. En outre, le sentiment anti-américain, lié au soutien des Etats-Unis à la politique de Sharon renforce le problème. Et les propos diplomatiques de façade des Américains ne font illusion pour personne. Chacun sait bien que, quand les Etats-Unis veulent réellement changer quelque chose, ils y parviennent. Après la guerre du Golfe et l’intervention en ex-Yougoslavie, l’Afghanistan l’a encore prouvé. Alors, cette hypocrisie des Américains s’ajoute à l’identification à la cause des Palestiniens qui font un peu figure de martyrs des Arabes en général. Enfin, à cela s’ajoute le problème de l’image extrêmement négative des Arabes et de l’Islam dans la société française. Les choses se passeraient certainement autrement s’il n’y avait pas cette stigmatisation constante des jeunes issus de l’immigration dans le débat sur la question de l’insécurité qui, en réalité, a reformulé en partie celui sur la question de l’immigration qu’il n’est plus politiquement correct d’aborder. L’hypothèse serait à vérifier au niveau individuel mais il est probable qu’une bonne partie des auteurs de ces inscriptions injurieuses et menaçantes et surtout de ces actes dirigés contre les synagogues sont par ailleurs des jeunes (c’est-à-dire en fait des jeunes adultes pour les actes les plus graves) en situation de marginalisation socio-économique, et qui trouvent ici une façon à leurs yeux légitime et valorisante d’exprimer leur désarroi et leur ressentiment.

A votre sens, quelles sont les urgences en termes de prévention ?

La prévention découle directement du diagnostic. Si notre analyse est la bonne, alors il faut accepter de politiser réellement le débat, au sens le plus noble du terme. Réclamer la paix et prôner la tolérance ne suffit absolument pas. Tout le monde peut le dire, cela ne coûte rien et cela ne change rien. En réalité, c’est même souvent une façon de refuser de poser les problèmes. Si l’on veut réellement que les citoyens français vivent en paix les uns avec les autres, alors il faut qu’ils trouvent davantage de choses qui les lient entre eux dans la réalité que de choses qui les lient à leurs communautés d’origine dans leurs pratiques sociales mais aussi dans leur imaginaire. Cela ne signifie pas qu’ils doivent être d’accord sur tout mais qu’ils doivent s’entendre sur quelques principes fondamentaux (n’est-ce pas cela, la République ?). A l’évidence, la politique actuelle du gouvernement Israëlien transgresse certains principes fondamentaux sur lesquels tous les citoyens français, quelle que soit leur origine, devraient être d’accord. C’est pourquoi nous disons que l’attitude de certains dirigeants religieux et dirigeants du CRIF est irresponsable. Elle consiste à invoquer la communauté imaginaire du « Peuple Juif » et faire un chantage affectif en utilisant le souvenir traumatique de la Shoah, ce qui amplifie la construction de l’antagonisme communautaire au lieu d’aider à le résoudre. C’est exactement l’inverse qu’il faudrait faire, il faudrait dissocier totalement l’opinion à avoir sur la politique sioniste du gouvernement israélien et la question des communautés religieuses en France. Notons enfin que nos hommes politiques en campagne électorale sont tout autant coupables de ne pas avoir le courage d’aborder ces vraies questions et de se contenter eux aussi d’invoquer la paix, la tolérance et autres bons sentiments qui ne contredisent personne et qui n’engagent à rien.

Propos recueillis par Guy Benloulou

Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N° 618 du 18 avril 2002










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Notes

[1] Laurent Mucchielli est chercheur au CNRS et Maryse Esterle-Hedibel est maître de conférence à l’IUFM du Nord-Pas-de-Calais. Tous deux sont membres du groupe Claris.




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