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dimanche 5 septembre 2004
Robert Castel
L’insécurité sociale - Qu’est-ce qu’être protégé ? - Note de lecture
par Charles SÉGALEN


Robert Castel est sociologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il est l’auteur de La gestion des risques (1981), Le Revenu minimum d’insertion (1992), Les métamorphoses de la question sociale (1995), Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi (2000). Son dernier ouvrage aborde la question de l’insécurité sous un angle socio-historique. L’auteur explique que l’insécurité a été contenue dans la société industrielle en donnant au travail un statut. Il observe que l’insécurité civile et l’insécurité sociale sont inséparables et retient ce paradoxe que plus il est de protections et plus le sentiment d’insécurité est grand. Avec la mondialisation des échanges, l’Etat a perdu le contrôle des paramètres qui déterminent les conditions de vie en société. Comment domestiquer le marché quand les instances publiques de régulation des échanges ne sont plus à la mesure de l’espace qu’il a gagné ?


Propriété privée et propriété sociale

Robert Castel décrit modèle de protection sociale qui s’est développé en Europe occidentale depuis le 19ième siècle jusqu’aux années 1970. Il a pris naissance dans les traités d’économie politique du 17ième quand le régime féodal n’est plus parvenu à contenir une misère de masse croissante. Hobbes et de Locke défendent alors le principe de la propriété pour se protéger. « Les hommes font le projet de s’unir pour la préservation mutuelle de leur vie, de leur liberté et de leurs biens - ce que j’appelle du nom générique de propriété » [1].

La propriété privée prend une signification anthropologique profonde au moment où les instances de régulations traditionnelles, le Royaume et l’Eglise, ne remplissent plus leur fonction de garants des échanges économiques et culturels. « Les propriétés des patriotes sont sacrées » (Saint-Just). Toutefois avec l’ère industrielle nombre d’individus restent non propriétaires. C’est la faille de la théorie libérale au regard de cette « foule immense d’instruments bipèdes sans liberté, sans moralité, ne possédant que des mains peu gagnantes et une âme absorbée » [2].

La notion de paupérisme liée à l’industrialisation apparaît au début du 19ième siècle. Elle met près d’un siècle à susciter autre chose qu’un discours moralisateur sur l’imprévoyance des classes populaires. Cette face d’ombre de l’Etat de droit est éludée le plus longtemps possible. Le rapprochement entre les classes laborieuses et les classes dangereuses conduit à la prise de conscience du lien entre l’insécurité sociale et l’insécurité civile.

Si c’est la propriété qui protège, la propriété sociale [3] doit palier au défaut de propriété privée. Afin d’éviter l’opposition entre propriétaires et non propriétaires, il est nécessaire de mettre à la disposition du plus grand nombre les biens essentiels qui ne sont pas assurés par les intérêts privés. C’est le service public, garanti par l’Etat providence. Une société de semblables et ses relations d’interdépendance passent par l’institution de protections et de droits attachés au travail. Le travail, devenu l’emploi, acquiert un statut. Sous l’égide de l’Etat social, la société salariale institue une propriété sociale des protections (vieillesse, accidents, maladie, chômage) - un capital humain - homologue à la propriété privée.

La condition salariale ouvre à la protection sociale par l’inscription des individus dans des collectifs protecteurs. « Ce qui compte, c’est de moins en moins ce que chacun possède, et de plus en plus les droits qui sont acquis au groupe auquel il appartient. L’avoir a moins d’importance que le statut collectif défini par un ensemble de règles » [4]. On a affaire désormais, non plus à des individus mais à des collectifs, à des partenaires sociaux. Les droits, définis au regard de l’appartenance à un ensemble, sont souvent acquis à la suite de conflits qui opposent les intérêts divergents de catégories sociales. Aux communautés « naturelles » et à leurs protections de proximité, affaiblies, se substituent des collectifs. Ceux-ci, en lien les uns avec les autres, sécurisent l’individu.

La décollectivisation

La mondialisation de l’économie engagée dans le dernier quart du 20ième siècle fait perdre à l’Etat, arrimé au cadre géographique et symbolique de la nation, son rôle de pilotage de l’économie au service de l’équilibre social. La concurrence internationale donne le leadership à l’entreprise. L’Etat apparaît doublement contre productif : les charges sociales augmentant le coup du travail tandis que le cadre réglementaire limite la compétitivité. Des disparités intra catégorielles apparaissent qui instaurent la concurrence entre égaux. La notion d’appartenance se fissure. Le contrat - l’obligation d’individu à individu - devient le maître mot des échanges.

La remise en cause de l’Etat social va de pair avec le développement des processus d’individualisation. L’affaissement des collectifs conduit à la remontée massive de l’insécurité sociale. Les protections, en effet, sont collectives ou ne sont pas. Les « exclus » n’ont rien en commun, rien à partager, que le même manque. Si la décollectivisation demeure une situation collective, l’exclusion n’est en conflit avec rien. Cette absence de problématisation et de conflictualisation des intérêts contraires n’engendre que ressentiment. La conflictualité sociale est rabattue sur les catégories proches. C’est le retour des classes dangereuses.

Nouveaux risques

Une nouvelle génération de risques (industriels, technologiques, sanitaires, naturels, écologiques) voit le jour. Le néolibéralisme associe le risque à une valeur de l’individu. C’est une logique d’individualisation et de naturalisation du risque. L’insécurité est dissoute dans le risque. C’est la célébration de l’individu délesté de ses appartenances collectives.

Cette privatisation du risque profite de la complexité inhérente au contexte géopolitique. Elle est amplifiée par l’absence d’instances internationales en mesure d’imposer à l’échelon de la planète une gouvernance respectueuse des exigences écologiques et sociales. A ceci s’ajoute que le développement des protections entraîne une inflation de la sensibilité au risque. Avec l’Etat social, l’individu s’est affranchit des communautés intermédiaires qui lui assuraient des protections rapprochées. La protection - paradoxe - est génératrice d’insécurité.

Mais il est aussi naïf de prétendre restaurer les protections antérieures que de considérer l’abolition des protections comme la libération des potentialités de l’individu. Avec la déprivation sociale et la norme d’intériorité, l’individualisation des problématiques, à coup de contrat et de projet, entend prodiguer des motivations pour « s’en sortir ». Comme si les individus en difficultés portaient la principale responsabilité de leur situation. Seuls 15 % des contrats RMI conduisent à une « insertion professionnelle ». « Tout n’est pas contractuel dans le contrat », disait déjà Durkeim devant la faillite la modernité libérale de la fin du 19ième siècle.

Quelle alternative à l’insécurité sociale ?

Dans la société salariale, le statut de l’emploi et ses droits inconditionnels font de la citoyenneté sociale le socle même de la citoyenneté. Aujourd’hui, le travail n’a pas perdu de son importance mais de sa consistance. Avec la fragmentation des emplois et leur hypermobilité, c’est le rapport à l’emploi qui est devenu problématique, pas le travail. Castel suggère de sécuriser à nouveau le travail en transférant les droits du statut de l’emploi à la personne du travailleur. La continuité des droits étant assurée à travers la discontinuité des trajectoires par un « droit de tirage » dont le travailleur disposerait pour couvrir ses différentes périodes d’interruption de travail, volontaires ou non.

La question reste de savoir si nous traversons une période transitoire entre deux formes d’équilibre - un moment de « destruction créatrice » - ou s’il s’agit du régime de croisière du capitalisme de demain. Les tenants du travail comme « variable d’ajustement » pour favoriser les profits prennent conscience des effets contre productifs du burn out des travailleurs. Il n’est pas évident que les formes les plus sauvages d’instrumentalisation du « capital humain » soient les mieux adaptées aux exigences du nouveau mode de production. D’autre part, il n’est pas sûr que le rapport de force si défavorable aux salariés depuis une vingtaine d’années demeure tel à l’avenir, notamment pour des raisons démographiques : le « papy boom », considèrent les optimistes, pourrait permettre un retour au plein emploi à la fin des années 2010. Si l’avenir reste relativement imprévisible, il dépend encore de ce nous ferons ou pas aujourd’hui pour tenter de le maîtriser. C’est une construction. Le prolétariat industriel a mis un siècle pour se constituer en classe ouvrière.

Depuis Hobbes, l’exigence de vaincre l’insécurité civile et l’insécurité sociale est à l’origine du pacte qui fonde une société d’individus. L’enjeu principal est à l’intersection du travail et du marché. Peut-on domestiquer le marché ? Quelle instances publiques locales, nationales et transnationales seront en capacité de préserver une société de semblables ?

Post-Scriptum

L’insécurité sociale - Qu’est-ce qu’être protégé ?. - Robert Castel. - La République des Idées. - Seuil. - 2003. - 93 p.










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info notes

[1] John Locke, Second traité de gouvernement, 1669, trad. fr., Paris, PUF, 1994.

[2] E. J. Sieyès, Ecrits politiques, Paris, Ed. des Archives contemporaines, 1985.

[3] Castel indique que le terme de propriété sociale apparaît chez les auteurs républicains de la fin du 19ième, tel Alfred Fouillé, La propriété sociale et la démocratie, Paris, 1884.

[4] Henri Hatzfeld, La difficile mutation de la sécurité-propriété à la sécurité-droit, Prévenir, n° 5, mars 1982.




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