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mardi 26 mai 2009
Mineurs incarcérés : récits de prison et prison des récits
par Gilles CHANTRAINE


Notre étude s’est efforcée de restituer et d’analyser 20 récits biographiques de mineurs incarcérés, au sein de quartiers mineurs de deux maisons d’arrêt et un centre pénitentiaire. Les données recueillies ont permis de déplacer le regard, d’une interrogation sur le « passage à l’acte » et le « sens de la peine » vers l’analyse des rapports biographiques à la prison et du fonctionnement institutionnel des quartiers mineurs, de l’exercice du pouvoir en leur sein, et des manières d’y faire face en tant que détenu. Le dispositif méthodologique fait émerger des données sur le vécu ordinaire, banal et quotidien des détenus, à la fois d’un point de vue biographique et institutionnel. Dans ce cadre, à l’instar de nos travaux antérieurs menés en maison d’arrêt [1], le « quartier mineurs » a été saisi comme un lieu de passage, un point vers lequel convergent des destins individuels. Ce lieu de passage n’est pas vide de sens pour l’acteur ; épisode spécifique d’une existence, la détention oblige l’acteur enfermé à un « travail biographique », au cours duquel passé, présent et futur se redessinent, et où les conceptions de soi sont à redéfinir.


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Une typologie des rapports à l’enfermement

Il s’agissait dans un premier temps de saisir et restituer la singularité propre des trajectoires et des expériences carcérales. Dans un second temps, l’analyse s’est donnée pour objectif l’élaboration ad hoc d’une typologie weberienne des rapports subjectifs à l’enfermement. En suivant Weber, chaque type correspond à une forme unilatéralement accentuée de la réalité, qui permet ensuite de recomposer celle-ci en mesurant les écarts à la construction ; à l’opposé d’une visée classificatrice, un jeu et une combinaison dynamique entre les différents idéaux-types doivent permettre de décrire les expériences les plus singulières à l’aide d’un outillage conceptuel unifié. Ici, sans pouvoir mettre en valeur la grande diversité des combinaisons possibles, nous nous cantonnerons à une présentation succincte de la typologie.

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Rupture(s)

Les « ruptures biographiques » sont des récits minoritaires, relatifs aux jeunes qui se retrouvent en détention sans avoir, avant les faits qui leur sont reprochés (tels un vol de voiture à main armée ou un incendie d’autobus), de dossier pénal, ni même de relations particulières avec la police. L’incarcération constitue avant tout une surprise familiale durant laquelle des parents socialement insérés découvrent la délinquance de leur enfant. Dans ce cadre, la rupture biographique concerne avant tout l’identité sociale du jeune : elle rompt son image sociale auprès de son entourage.

Du point de vue de son identité personnelle, celle que le jeune entretient pour lui-même, quatre situations typiques se dégagent. Première situation, la rupture sociale est également une rupture de l’identité personnelle (identité personnelle et sociale se confondent). C’est l’exemple paradigmatique du jeune non impliqué dans des activités délinquantes, incarcéré à la suite d’un accident de voiture. Sans mauvais jeu de mots, l’incarcération est narrée ici comme un « accident biographique ». Seconde situation, le jeune était impliqué dans des actes de délinquance, et savait qu’il encourait un risque pénal, tout en étant à mille lieux de s’imaginer venir en prison. Souvent, ce récit s’accompagne d’une dénonciation : « on ne m’a pas laissé ma chance ». En d’autres termes, le risque pénal était perçu, mais sousévalué. Troisième situation, plus rare, le jeune était impliqué dans des actes de délinquance (violences entre pairs par exemple), mais semble complètement ignorant des risques pénaux qu’il encourt. Enfin, dernière situation, le jeune clame son innocence, et lutte plus que les autres contre la dégradation symbolique et les stigmates liés à sa mise en cause pénale et à son incarcération.

Globalement, lorsque l’incarcération est narrée sous la forme d’une rupture, elle constitue un choc social qui peut être néanmoins amoindri par la capacité du jeune à développer de bonnes relations avec les surveillants, et à avoir accès à des activités diverses qui réduisent le temps passé seul en cellule. Mais ces récits ne présagent pas d’une adaptation spécifique au monde carcéral. Certains sont isolés, et risquent à tout moment de devenir des « victimes » en détention, autrement dit d’être l’objet d’une oppression de la part de détenus liés par une affiliation territoriale commune. D’autres au contraire apprennent rapidement à déjouer certains pièges de la vie en prison, et peuvent participer sans crainte significative aux différentes activités proposées en détention.

Le soutien de la famille et sa mobilisation (parloir, avocat, mandat) permettent de garder un sentiment précieux de prise, au moins partielle, sur le processus pénal. La sortie de détention, souvent sous la forme d’une liberté avant jugement (car une majorité des jeunes rencontrés étaient incarcérés dans le cadre d’une détention provisoire), est l’occasion pour le jeune et la famille de redoubler d’efforts éducatifs qui pèseront sur la décision finale. Ici, il s’agit de donner à l’enfermement le statut d’une « parenthèse biographique », autrement dit de limiter les stigmates qui y sont liés (par exemple, en cachant l’incarcération à ses petits frères, à son entourage), et de reprendre, autant que faire se peut, une activité normale (par exemple une formation). L’implication financière des parents, consistant à payer un avocat pour préparer la défense du jeune incriminé, cherche à réduire l’incertitude pénale qui pèse sur le jeune.

Inéluctabilité

Distincts (ou parfois entrelacés : le récit biographique n’est jamais exempt de contradictions) des récits de la rupture, le rapport général à l’enfermement qui recouvre le plus grand nombre d’expériences est marqué du sceau de l’inéluctable. Par cette notion, nous voulons signifier d’abord une dynamique particulière du récit : la prison est narrée comme un épisode inévitable, ou normal, d’une trajectoire de vie. La narration met alors en valeur, pour parler comme Bourdieu, un « effet de destin ». Cet effet de destin peut prendre une forme personnelle, collective, et/ou familiale.

Destin personnel

Le jeune met en avant ses multiples handicaps : pauvreté, déscolarisation, déracinement, multiplications des condamnations liées à une délinquance de misère, à la nécessité de survivre. Au coeur de ce type de récit, la délinquance et ses plaisirs spécifiques (adrénaline, argent, fête) peuvent être narrés comme des « choix », mais ce récit du choix n’est pas mis au regard d’une alternative. Il s’agit donc d’un choix contraint. Parfois, une alternative émerge néanmoins : celle de la vie honnête, mais misérable. Le rejet du déclassement et de la misère, de la survie grâce au RMI, viennent alors dynamiser un peu plus le récit de l’inéluctabilité : si on veut éviter la misère, il n’y a pas d’autre choix que de choisir l’option délinquante.

Dans ce cadre, le récit de l’inéluctable est perceptible de deux manières. Soit il est explicite : le jeune énonce clairement qu’il savait qu’il allait venir en prison, qu’il n’y avait pas d’échappatoire ; soit il est implicite, ce qui renforce peut-être encore sa signification sociologique. Là, l’inéluctabilité n’est pas narrée comme telle, mais elle est, de fait, intégrée à un ordre des choses. Les tactiques, stratégies et résistances des acteurs, ainsi que leurs « choix » viennent s’insérer dans un récit plus global qui les nie. Exemple : une première détention intervient après de multiples condamnations, éventuellement des passages en foyer et en institutions contraignantes type CER ou CEF, et vient s’intégrer naturellement au récit ; il est ici frappant de constater la haine des premiers foyers traversés par les jeunes, décrits comme insécurisants et criminogènes, et donc comme des stations de correspondance biographiques qui mènent à la prison. Autre exemple, celui d’un jeune toxicomane qui ne pouvait envisager d’autre solution que la prison pour mettre un terme à sa toxicomanie. L’incarcération prend ici la forme narrative d’une « pause » inévitable et nécessaire. Dans d’autres situations, l’incarcération est perçue comme inévitable (elle est par exemple la conséquence d’une dérive délictueuse), et/mais elle permet d’y mettre « un coup d’arrêt », le jeune reprenant ici à son compte un discours répandu chez les éducateurs et chez les juges. Elle fait envisager éventuellement au jeune une bifurcation de trajectoire, sans pour autant, on le détaillera plus loin, le munir des leviers sociaux nécessaires à une véritable intégration sociale.

Face au sentiment d’inéluctabilité de leur parcours, les critiques des acteurs s’inscrivent dans deux configurations, non nécessairement étanches entre elles. Dans la première configuration, le « système » apparaît comme un dispositif intangible, avec lequel on entretient une proximité sociale et biographique depuis longtemps, et il s’agit de « faire avec » (tenter de ne pas se faire attraper, tenir tel ou tel discours devant le juge, se débrouiller en détention pour obtenir du tabac…). L’encadrement socio-judiciaire et le système pénal font partie du monde social des intéressés, sans qu’un autre monde soit envisagé. On peut observer des résistances tactiques et des critiques périphériques (telle ou telle décision du juge est décrite comme absurde, tel ou tel arbitraire en détention est dénoncé, telle ou telle condamnation est jugée excessive, ou « à côté de la plaque »), mais ce monde social fait rarement l’objet d’une remise en question plus globale. Dans la seconde configuration, au contraire, on observe une politisation progressive de l’analyse de leurs parcours délinquants. Apparaissent alors au sein de leurs récits : « l’État », « la France », qu’il s’agit de « niquer ». Certaines politiques répressives peuvent être sévèrement critiquées, de même que l’absence de perspectives qui s’ouvrent aux « jeunes des cités ». Le degré de conceptualisation de cette critique politique reste cependant moindre que celui que nous avions observé dans les quartiers majeurs des maisons d’arrêt. L’on peut faire l’hypothèse que la prolongation éventuelle de la trajectoire carcérale en tant que majeur intensifiera, par la suite, la vision politique critique des jeunes sur la gestion des illégalismes et de la délinquance.

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Gilles CHANTRAINE est chargé de recherche au CNRS-CLERSÉ. Il rend compte ici de quelques résultats d’une recherche qualitative, menée en 2007-2008 au sein du CESDIP, consacrée à l’analyse et la compréhension des trajectoires sociales et des rapports subjectifs à l’enfermement de jeunes incarcérés dans trois « quartiers mineurs » en France.

Post-Scriptum

Article paru dans le bulletin "Questions Pénales", édité par le CESDIP : Centre de Recherches Sociologiques sur le Droit et les Instuitutions Pénales.

Site du CESDIP : www.cesdip.fr










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Décision du Conseil d'État du 31 mars 2017, N° 398532 1ère chambre - Répartition nationale, circulaire 2013, activité de la Cellule nationale mission MNA
 



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info notes

[1] CHANTRAINE G., 2004, Par-delà les murs. Trajectoires et expériences en maison d’arrêt, Paris, Presses Universitaires de France-Le Monde.




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