mercredi 21 novembre 2001



Protection de l’enfance : les grandes idées, et le terrain

Joël PLANTET





Réunis à la Sorbonne, les États généraux de la protection de l’enfance avaient annoncé, par la voix de plusieurs ministres, leur intention d’améliorer encore la lutte contre la maltraitance. Ils ont été perturbés par l’irruption des personnels de la Protection judiciaire de la jeunesse. Fantassins contre mandarins ?


Nous sommes le 15 novembre 2001, dans la belle salle circulaire sorbonnarde. A la tribune, aux côtés de Ségolène Royal, des présidents de conseils généraux, le directeur général d’une grande association, des magistrats. L’éthologue Boris Cyrulnik présente les éléments du débat de la deuxième table ronde, intitulée Diversifier et évaluer les réponses éducatives : les compétences familiales au coeur du projet. Dans la salle, des membres de conseils généraux, nombre de responsables d’associations, des cadres de l’Aide sociale à l’enfance, des présidents de mouvements divers, des journalistes. Claude Roméo doit prendre la parole pour présenter son rapport sur L’évolution des relations parents-enfants-professionnels. Quoique Claire Brisset, la Défenseure des enfants, ait précédemment évoqué l’« incoordination des acteurs de la Protection de l’enfance », l’ambiance est on ne peut plus consensuelle.

Soudain, une bousculade latérale, à peine remarquée de prime abord, à droite de la tribune. Un membre de la sécurité empoigne un homme en blouson, on ne sait encore pourquoi. Mais l’homme en blouson n’est pas seul : derrière et autour de lui, se pressent quelques dizaines de personnels de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), en grève depuis quinze jours, résolus à gagner la tribune et à y prendre la parole. On le leur interdit. Ils insistent. Le directeur de cabinet de Ségolène Royal se démène, propose de recevoir une délégation, en vain. La tribune est rapidement envahie. Ambiance. Arrivée en force par toutes les issues, la sécurité dresse un cordon sanitaire entre les intervenants et les dangereux manifestants. La salle - voir plus haut sa composition - hue violemment ces derniers. « Dehors ! », crient carrément les invités des États-généraux. Mais les grévistes persistent. Ils doivent parler. Devant leur détermination, on finira par leur accorder quelques minutes.

Pour dire quoi ? Leurs difficultés de fonctionnement, en termes d’organisation du travail quotidien, dans les services éducatifs auprès du tribunal (SEAT), dans les centres d’action éducative (CAE) ou dans les foyers PJJ, depuis l’instauration de la réduction du temps de travail. Encore elle. Les manifestants demandent que les emplois créés au budget 2002 ne servent qu’à compenser le temps libéré par la RTT. Dénoncent une charge de travail qui augmente, et des jours de congés qui rétrécissent. A l’initiative du mouvement, on trouve le syndicat national des personnels de l’Éducation surveillée (SNPES - PJJ) [1], mais aussi des non-syndiqués, et quelques membres de la CFDT.

Les États-généraux pourront ensuite continuer, mais on sent bien qu’il s’est passé là quelque chose, de l’ordre d’un hiatus : y aurait-il, dans les coulisses du consensus, la révélation d’un écart entre ceux qui sont en première ligne et les « notables » ? « Je mesure l’ampleur de cette tâche qui est la vôtre », soulignera Lionel Jospin dans l’après-midi, « toujours recommencée, et ce qu’elle suppose d’engagement personnel, de générosité » (dans la version première, le texte indiquait « ... et d’amour », mais le Premier ministre n’a - heureusement - pas été jusque-là).

Une visite pour le moins inopportune

Les soucis des professionnels de la PJJ ne sont pas seulement de l’ordre de l’organisation de leur travail. Le 13 novembre 2001, les éducateurs de la Protection judiciaire de la jeunesse du Val d’Oise découvrent, par un entrefilet du Parisien, qu’Alain Madelin, candidat à l’élection présidentielle et président de Démocratie libérale, s’est invité pour le lendemain dans les locaux de la police municipale de Pontoise, mais aussi dans un foyer de la protection judiciaire de la jeunesse. Dans un tract, une assemblée départementale des personnels proteste alors contre l’utilisation « inadmissible » des mineurs confiés à un service public du ministère de la Justice : « nous sommes indignés que des personnalités politiques, qui en matière de délinquance des mineurs, tiennent des positions pour le moins douteuses et se font le relais d’une idéologie sécuritaire, se servent d’un service public d’État comme relais médiatique ». Ils décident donc d’interdire l’accès au candidat à l’intérieur du foyer PJJ. « Non, Monsieur Madelin, vous n’utiliserez pas des enfants protégés par la Justice à des fins électorales », clament les protestataires dans un tract. Le matin du 15 novembre, jour de la visite, suspense, dans la mesure où les organisateurs de la visite n’ont en rien modifié le programme.

Quelques dizaines d’éducateurs de la PJJ - dont on avait pu apercevoir certains à la Sorbonne le matin même - ont donc attendu de pied ferme l’ancien ministre. Qui n’est pas venu, dissuadé au final par la détermination des grévistes. Mais le candidat aura tout de même été accueilli dans une entreprise d’insertion, K Fête 95, gérée par la PJJ.

Qui a rendu possible une telle situation ? Madelin était certes invité par le député-maire (DL aussi) de Pontoise, mais la direction de la PJJ était au courant, constatent les grévistes. Ceux-là même qui ont empêché cette venue ont bien évidemment été furieux d’être informés de ce qui les concernait pourtant au premier chef par la presse locale. « Faut-il interdire aux éducateurs la lecture des quotidiens et même celle du Parisien ? » questionne insolemment un éducateur PJJ sur le forum d’Oasis [2].

Ces deux affaires, qui mettent le même jour en scène des éducateurs du service public, sont emblématiques de l’écart que l’on peut parfois déplorer entre terrain et décideurs. Ce n’est pas en humiliant (ne pas entendre les revendications, imposer des visites de politiques dans des structures) les fantassins du social - d’ailleurs, ils se rebiffent - que la cause de la protection de l’enfance pourra avancer.


Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N° 599 - 29 novembre 2001



Notes

[1] SNPES - PJJ - 54, rue de l’Arbre sec - 75001 Paris. Tél. 01 42 60 11 49.

[2] www.travail-social.com




Pour citer cet article :

Joël PLANTET - « Protection de l’enfance : les grandes idées, et le terrain » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - novembre 2001.