vendredi 10 juillet 2015



Victimes de nos propres peurs ?

LIMAM Wajdi





En Isère, un homme assassine son employeur, lui tranchant la tête et organisant une mise en scène made in Daech [1]. Il s’avérera ensuite qu’entre 2006 et 2008, il était fiché comme « radical » par les « services de renseignement de la radicalisation » [2]. Le même jour, en Tunisie, à Sousse, un homme avec une mitraillette assassine 38 touristes sur la plage d’un hôtel en Tunisie. Ce crime sera revendiqué quelques heures plus tard sur le compte twitter de Daech. Enfin, au Koweït, un attentat suicide vise une mosquée shiite. L’action sera elle aussi revendiquée par Daech.


Très vite, le lien entre ces trois éléments est postulé et le discours sur la guerre contre le terrorisme est relancé. Peu importe le pays, peu importe les auteurs de ces actes, l’ennemi est toujours le même : le radical, le djihadiste, dont le projet serait contre les libertés. Dans les faits, évidemment, les contextes nationaux ne sont pas les mêmes, les acteurs sont différents, les motivations varient et les perspectives d’actions sont très différentes. Est-il efficient, à partir de toutes ces variables, de poser une grille de lecture pour décoder cette réalité et pour penser des solutions ? Peut-on dépasser une approche « universelle » qui demeure au fond éminemment politique, pour privilégier des approches « micro » plus proches de la subjectivité des acteurs et plus efficientes dans la recherche de solutions ?

Alors oui, il y a une matrice idéologique commune et un lien entre eux. Mais pour le moment, rien n’indique que ces acteurs se rencontrent, discutent, deviennent amis et créent du collectif. Comment le pourraient-ils, quand ils ne parlent ni la même langue, n’ont pas la même histoire, n’ont pas les mêmes représentations, n’ont pas les mêmes codes et encore moins les mêmes horizons ? Il faut éviter certes les « amalgames », mais surtout la prétention d’apporter des réponses globales pour lutter contre des actions de terrorisme, des actions criminelles, un radicalisme, un djihadisme (chacun sera libre de choisir le terme qui lui convient) qui de Koweit City à Paris, aurait les mêmes implications pour les acteurs, et qui imposerait une approche commune.

Postuler qu’il est nécessaire d’avoir une grille de lecture globale permettant de tout expliquer partout dans le monde – et donc d’apporter les mêmes réponses (en matière de prévention, de politique publique, etc.) – a pour conséquence de faire oublier que ce sont les individus qui sont à l’origine des actes dont nous parlons. Plus que l’idéologie, c’est un sujet pensant et désirant qui va produire un acte de terrorisme (ou un acte criminel). Les acteurs s’inscrivent dans des moments historiques, dans des territoires. Comment imaginer qu’un jeune Tunisien venant de zones défavorisées tunisiennes puisse avoir les mêmes motivations qu’un jeune de la banlieue française désocialisée ? Ne pas voir cet aspect des choses, c’est avoir une vision désincarnée de l’être humain, le considérant comme un simple rouage surdéterminé par des superstructures et des idéologies ; Et in fine, privé de son libre arbitre, celui qui fait qu’il peut commettre des drames mais qu’il peut aussi cesser d’en faire.

Sur ce sujet, il faut éviter l’instrumentalisation politique. Le coût humain des conséquences du radicalisme est trop important pour en faire un enjeu électoral. En France, c’est le Premier Ministre, Manuel Valls qui réintroduit [3] le concept du « Choc des civilisations » [4] de Samuel Huntington, un concept cher au député (ex) Front National Aymeric Chauprade [5]. C’est d’ailleurs une partie de ce discours qui est porté en Tunisie, par les plus hostiles au camp de l’islam politique. Cette hostilité entretenant l’amalgame entre des acteurs politiques islamistes et des radicaux violents, créant un lien non pas organique, mais presque « spirituel ». Participant ainsi à nourrir une confrontation entre les démocrates et « les fondamentalistes djihadistes » qui seraient les mêmes de Paris à Tunis, voire à Damas.

Cette construction d’une catégorie à part entière impose un « Nous » et un « Eux », homogène, largement fantasmé et impossible à définir. Il n’y a pas d’Eux et de Nous. Faire le choix de cette lecture dans ce contexte, c’est se retrouver dans une impasse théorique et pratique qui empêche de faire émerger des solutions, en observant, en discernant, en segmentant des situations pour tenter de mettre en musique le vivre ensemble, au lieu de produire peur et paranoïa.

Le « Mal » apparent d’aujourd’hui peut souvent être amené à muter dans une forme de banalité, bouleversant les trajectoires individuelles mais aussi les réalités politiques. En terme individuel, le devenir potentiel d’un djihadiste participe à structurer sa conscience de soi et sa pratique. On a ainsi des exemples d’anciens djihadistes qui se sont insérés politiquement et socialement. Dans les années 2000, les jihadistes de l’Armée Islamique du Salut se sont insérés dans la société par le biais de la concordante civile. Le cas libyen a montré qu’en période de transition, des anciens djihadistes comme Abdelhakim Belhaj pouvaient rejoindre le champ politique de manière pacifique. L’expérience montre que les systèmes politiques peuvent intégrer politiquement et économiquement des djihadistes. C’est une voie politique qui veut avoir du sens dans le monde arabe. Mais que dire de ceux qui ont quitté leurs pays en Europe pour aller se battre là-bas ? Que dire des internationalistes qui n’ont pas participé à la renégociation des rapports de forces dans leurs propres pays ? Pour d’autres, cet engagement signifie la mort politique, sociale, voire physique...

On commence à disposer d’informations sur les trajectoires de ceux qui organisent des actes terroristes en France ou qui vont emprunter la voie du jihad. Sans rentrer dans du profilage, on repère quelques traits sociologiques communs et des motivations partagées. Mohamed Merah, les membres du reseau Khaled Kelkal, les frères Kouachi, Mehdi Nemmouche, Coulibaly [6] partagent des points communs. Ils sont re-islamisés, viennent des quartiers populaires et de familles éclatées, ont un parcours fait de ruptures (familiales, émotionnelles), sont passés par les foyers de l’enfance ou par la prison.

Le dernier ouvrage de Farhad Khosrokhavar, Radicalisation [7], montre que les processus de radicalisation en France se sont profondément transformés en dix ans. Quand historiquement, il s’agissait de cellules dormantes, des groupes s’auto-radicalisant par des séances d’endoctrinement à travers des controverses théologiques ou politiques ; aujourd’hui, nous sommes face un phénomène nouveau. On assiste à de l’auto-radicalisation en solitaire par le web, par la visualisation de vidéos, par des contacts virtuels. Parfois, on peut assister à la création de groupes de deux ou trois personnes. Ce processus touche souvent des personnes en difficultés sociales ou psychiques, jouant ou rejouant à travers le passage à l’acte le rôle du « héros négatif ». Pour exister et faire peur, il s’agit de provoquer chez l’autre peur et désarroi, mais produisant ainsi un intérêt, dont certains n’avaient plus l’habitude [8].

Il ne s’agit pas donc pas ici de revenir sur cette fameuse phrase qu’on ne cesse d’entendre chez les tenants de la bien-pensance : « pas d’amalgames ». Non, il ne s’agit pas de ne pas faire d’amalgames, il s’agit de tenir un discours se situant dans une logique d’action et de transformation. Multiplier les comparaisons entre les radicaux/djihadistes de France, des USA, avec ceux de Tunisie, de Libye et de Syrie, ne correspond à aucune réalité sociale ou organisationnelle, surtout quand il s’agit d’en tirer un discours idéologique et des politiques publiques d’exclusion. Nous sommes face à des constructions symboliques, qui en posant un problème global, condamnent toute réponse spécifique.

Il ne s’agit pas de nier la réalité du terrorisme et la stratégie de certains groupes dans le monde arabe, ni d’instrumentaliser la dimension religieuse pour faire vaciller des régimes et instaurer un chaos qui, in fine, servira les intérêts des puissances réactionnaire du monde arabe, qui depuis le début du Printemps Arabe, s’activent pour mettre fin aux transitions démocratiques, parfois avec succès (en 2014, en Egypte, le positionnement de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes, ainsi que de leurs relais locaux, dont le parti salafiste Hizb Al Nour, en faveur du Maréchal Sissi va dans ce sens).

Alors oui, il y a un lien entre ceux qui commettent des actes de terrorisme en France et ailleurs. Un lien atypique, qui peut être virtuel, ou uniquement sur le plan de la sensibilité. Sans aller jusqu’à parler d’idéologies communes, le terme « matrice commune » est pour le moment largement suffisant pour contenir le flou autour de cette notion. Mais, lien entre les acteurs ne veut pas dire communauté de destin, ni perspectives similaires. En France, des jeunes qui reviennent de Syrie ont la possibilité d’avoir une autre vie que ceux qui resteront dans ce pays ou en Irak. Les auteurs d’actes de terrorisme ont la possibilité, en France, après avoir été jugés, de se faire soigner et de ré-envisager une insertion et des perspectives, qui ne sont pas uniquement la mort.


info notes

[1] Organisation salafiste et djihadiste qui proclame le Califat sur le territoire irakien et syrien le 29 Juin 2014. Cette organisation se fait appeler Etat Islamique, en anglais ISIS, son acronyme est DAECH.

[2] http://www.francetvinfo.fr/faits-di...

[3] Samuel Huntington, le choc des civilisations, Editions Odile Jacob, 1997.

[4] http://www.humanite.fr/manuel-valls...

[5] Plus d’informations : http://www.lesclesdumoyenorient.com...

[6] J’aurais aussi pu parler des membres du Gang de Roubaix, mais la majorité de ses membres qui étaient alors scolarisés se sont engagés d’abord dans une démarche humanitaire ; et c’est plus tard à partir d’une analyse politique qu’ils ont sombré dans la violence.

[7] Farhad Khosrokhavar, Radialisation, editions EMSH 2015.

[8] Enquête en cours sur 4 villes de banlieues parisiennes, auprès de personnes étant déjà passés par la Syrie, ou de leurs proches, ainsi que Limam Wajdi, Prenons le temps de regarder nos pratiques professionnelles, ASH, 27 Mars 2015.




Pour citer cet article :

LIMAM Wajdi - « Victimes de nos propres peurs ? » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - juillet 2015.