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mercredi 16 mars 2005
A propos du procès d’Angers
« Lorsque le sage montre la lune... l’imbécile regarde le doigt. »

par Georges BERTIN


Angers la bien pensante ne bruisse que du procès de la pédophilie, le plus grand procès d’assises de l’époque contemporaine [1], grand par son gigantisme, sa durée, le nombre de prévenus, d’avocat, d’experts... non par son objet.


Et voici qu’Angers, la sage, la vertueuse, entre ainsi dans l’histoire du 21ème siècle à un niveau inégalé d’horreur si l’on considère et la personnalité des prévenus, de bien pauvres gens à tous les sens du terme, et l’abomination de ce qu’ils ont infligé à leurs enfants, à ceux de leurs familiers, voisins, relations... il suffit de lire la presse, d’écouter les JT pour s’en convaincre.

Et se déchaîne le choeur des gazettes (du local à CNN), toujours en mal de sensationnel (quitte à aller le chercher dans les ruisseaux), et se défaussent les uns sur les autres les protagonistes de cette tragédie. Avant même que la chose aie été jugée, on recherche déjà les coupables : ceux qui devaient voir et n’auraient pas vu (policiers, travailleurs sociaux, voire ceux qui les forment et seraient donc indirectement responsables, membres du corps médical, procureurs, etc.)

Au-delà de l’émotion, bien compréhensible, que chaque homme libre et de bonnes moeurs ne peut que partager, il convient sans doute de s’interroger non sur les culpabilités, la République en son âme et conscience, au nom du peuple français, les établira, mais sur ce qui peut produire pareille horreur dans des sociétés où la culture, le raffinement des idées, la philosophie et l’histoire ont établi notre pays des cathédrales gothiques aux philosophes de Lumières comme un des phares de l’humanisme, ce qu’il incarne encore à la face des nations..

Voici plus de 70 ans, un penseur autrichien Wilhelm Reich [2], élève surdoué de Freud et qui fut bientôt mis au ban de l’officialité politique et médicale de son temps (il fut exclu et du parti communiste et de la société psychanalytique avant de finir sa vie dans les geôles de l’ordre répressif américain) avait prévu de tels débordements. Il interrogeait déjà nos sociétés sur la capacité qu’elles ont de produire l’horreur en série, tant la bête immonde est toujours en chacun de nous prête à se réveiller. L’histoire récente ne cesse hélas de lui donner raison.

Interrogeant la misère sexuelle dont il constatait déjà les effets dans la société de son temps, il estimait que la sociologie des perversions, des troubles et déviations sociales de la sexualité devait, pour les comprendre, d’abord considérer les conditions de vie extérieure des populations, leur centre de gravité se trouvant précisément dans le domaine matrimonial et familial et dans celui de la vie génitale des enfants et adolescents, chaque système social se reproduisant dans la structure caractérielle de ses membres [3].

De ce point de vue le procès d’Angers ne serait donc pas celui d’un Quart Monde, facilement et fort commodément stigmatisé comme canton de la sauvagerie post moderne, mais celui de notre société redevenue moraliste et répressive, en ce début du troisième millénaire.

Il écrivait, se fondant sur les travaux des anthropologues : « quand l’organisation sociale et pro sexuelle est marquée par une attitude positive face à la vie, les névroses, les perversions, manifestations sexuelles asociales, trouble névrotiques n’atteignent jamais un niveau inquiétant sur le plan social » [4].

On conviendra que l’état de mort sociale à laquelle sont assignés, sous le seuil de pauvreté, près de 5000 000 d’individus dans notre pays, ne prédispose guère à une attitude positive face à la vie, quand, de plus, la société de consommation n’a de cesse d’exploiter cette misère. Ne faut-il pas, aussi, chercher à qui profite le crime ?

Y a-t-il, finalement, grande distance entre l’attitude du bureaucrate moraliste, sadique et masochiste ou du capitaliste cynique et celle des accusés d’aujourd’hui ? et ne faut-il pas voir, dans ces perversions, une scansion plus qu’une différence de nature ?

Ceci permet de comprendre pourquoi, à Angers comme ce le fut à Outreau, reparaît également le phantasme de « cols blancs » qui auraient participé aux viols collectifs, avec ou sans cagoule...

On peut aussi violer un enfant par la pensée, lui imposer des rapports forcés par des conditionnements sociaux et administratifs qui le terrorisent dans leur illogisme, l’acculer au désespoir devant un monde inhumain et qu’il sent lui échapper.

Qu’avons-nous fait de nos enfances, que faisons nous de notre jeunesse ? A cet égard, notre société n’est-elle pas engagée dans un grand viol collectif ?

Si ceci ne dédouane pas ceux-là, il nous entraîne à penser d’autres modalités d’être ensemble. « La réorganisation de la vie sexuelle ne connaîtra pas le succès tant que les chefs politiques n’accorderont pas au problème l’attention qu’il mérite, dirigeants souvent eux mêmes sexuellement malades qui auront à comprendre qu’ils ont à cet égard beaucoup à apprendre avant de pouvoir diriger » [5]

L’on se souvient que Reich fut un des premiers à lancer une politique de prévention en fondant, sur ses deniers, les premiers dispensaires d’hygiène sexuelle [6]. Sa théorie de l’économie sexuelle en découla.

Car écrivait-il encore s’adressant à chacun de nous, « ta vie sera agréable et sûre lorsque la vie comptera plus à tes yeux que la sécurité, l’amour plus que l’argent, la liberté plus que la ligne du parti ou l’opinion publique (...) lorsque les physionomies des hommes dans la rue exprimeront la liberté, l’animation et non plus la tristesse, la misère... » [7].










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Notes

[1] 66 personnes comparaissent devant les Assises du Maine et Loire pour pédophilie, sadisme et cruauté envers 45 jeunes victimes de 6 mois à 12 ans.

[2] Bertin G, Un imaginaire de la pulsation, lecture de Wilhelm Reich, Presses de l’Université Laval, Québec, 2004.

[3] In l’irruption de la morale sexuelle, Paris Payot, 1972.

[4] Ibidem, p. 187.

[5] Reich W . La révolution sexuelle, C Bourgois, 1982, p. 325.

[6] Bertin G op. cit.

[7] Reich W . Ecoute petit homme, Paris, Payot, 2002, p.159.




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