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vendredi 6 juin 2003
Lola ou l’acte éducatif
par Ignacio GARATE MARTINEZ


Qu’est-ce que l’acte éducatif ? Comment peut-on témoigner aujourd’hui de la qualité de cet acte, sans tomber dans l’évaluation qualitative ou statistique, sans revenir au contrôle ou à la contention sociale, sans déchoir dans l’imitation grimaçante du « tout thérapeutique » ?


Si le travail social est « une pratique de promotion du symbolique », c’est-à-dire une action concertée par l’homme pour traiter le symbolique (l’univers de la parole), il est indispensable de rendre compte de cette pratique pour en dégager quelque chose, une sorte de clinique : une clinique du travail social. Lorsque la souffrance humaine n’a plus de mots pour se dire, elle agit : le passage à l’acte est un acte de souffrance, un tourment qui déborde et qui ne trouve pas les mots. En ce sens le silence peut être aussi un acte, un acte de silence ; le silence en dit long... C’est une séquence du travail éducatif avec Lola, avec le silence de Lola, dont nous avons voulu parler pour en faire la clinique : comment l’éducatrice fit médiation entre le silence et l’acte de parole ; comment à travers le sillon de son histoire personnelle, elle a permis de restaurer la parole d’une autre que la douleur avait tarie.

On n’est pas trop de deux pour ce faire ; il s’agit de donner au vécu, au ressenti, la distance nécessaire pour ne pas tomber dans le ressentiment : il convient de se trouver un public, même « un seul » comme public, pour que le travailleur social ne soit pas « le seul », individu tout-puissant face au malheur des autres, lui qui, pour promouvoir la parole, ne peut que payer de sa personne l’écot d’une parole ; à ses risques et périls. C’est pourquoi même à deux c’est un seul sujet qui prononce les mots ; c’est pourquoi ce qui suit est à la première personne du singulier. Lola dont la structure de la personnalité ne me paraît pas, à l’évidence, avoir tranché du côté de la réalité, telle du moins que je la vis, noie sa souffrance en ingurgitant de la nourriture par pelletées jusqu’à s’enfler, obèse à se faire mal. Rien ne sort d’elle ; ça ne peut que rentrer et le retour de placement, sept ans après, chez ses parents, accroît encore ce sens unique, puisqu’elle se tait. Elle ne vomit même pas les mots de sa souffrance. Pourtant je sais bien, en tant qu’éducatrice, combien il est important que l’adolescent puisse - comme dirait Maud Mannoni - « vomir l’institution », vomir sa famille, pourrais-je dire ; mais Lola se tait. Elle se tait même dans les rencontres avec moi, en ce lieu où ce qui nous réunit est, avant tout, un devoir de parole. C’est en ce sens que son silence est un acte de transgression qui appelle, qui réclame, qui exige, que je le nomme, en tant que tel, c’est-à-dire en sa qualité de passage à l’acte. Mais que dire ? Quel risque puis-je prendre pour prononcer un mot qui restaure les siens sans tomber dans l’interprétation sauvage ou le « psychanalysme » de bon aloi ? J’ai alors pensé à ce que me disait un superviseur de sa pratique avec les adolescents : « Parfois, avec les adolescents, la seule solution, c’est de nommer à leur place ce que nous, tout autant qu’eux, avons voulu taire durant cette période. » Voilà, c’est parti. S’il y a quelque chose que je n’ai jamais dit à mes parents, c’est combien je leur en voulais de m’avoir mise interne pendant sept ans à notre retour d’Algérie. Je leur en ai voulu au point de faire n’importe quoi : de me gaver de cigarettes, d’alcool, d’amours... Comme elle se gave de nourriture et de silences. Alors je lui ai dit, j’ai fait irruption dans son silence par une question abrupte : « Tu te tais pour faire payer à tes parents de t’avoir placée en internat ? » Ça tombe pile, presque « trop bien », puisque c’est mon histoire que je plaque sur cette boursouflure, mon histoire, dont je me suis sortie, comme médiation symbolique pour l’histoire dont elle souffre encore. C’est, comme on dirait en mathématiques un plan sécant qui fait coupure dans une sphère close. Et ça la fait parler : elle parle pour me dire qu’en effet « c’est bien ça » qu’elle veut leur faire payer. C’est tout.

C’est là, je crois, l’essentiel du travail social, car je reprends mon prêt personnel - ma part d’histoire - pour me remettre au service de la loi par laquelle je suis mandatée. Je ne la ramène pas à sa famille, mais, comme le prévoit l’ordonnance instituant l’action éducative en milieu ouvert, je maintiens des ponts, je tends des ponts, dans l’intérêt de l’enfant et je lui dis : « Si c’est cela, je ne le permettrais pas car, en leur faisant payer des comptes, tu te détruis aussi. » Ma parole contient la promesse d’un acte destiné à la protéger : si elle continue, je demanderai son départ de ce milieu où elle se détruit. Je crois qu’elle m’a entendue. Il semblerait que chez elle, Lola se soit remise à couler : des larmes et des mots pour rejoindre le fleuve qui la mène. C’est son père qui me le dit, content de leurs retrouvailles, même douloureuses. Espérons qu’elle va maigrir, car elle est vraiment trop grosse. Quoi qu’il en soit, ma fonction éducative qui consiste à traiter l’acte par le biais du symbolique, a servi, me semble-t-il, à restaurer cette coulure dans les marges de la loi. Une loi qui interdit la fusion - même dans le règlement de comptes - et que représente le tiers éducatif mandaté par la loi des hommes. Mon désir qu’elle vive, qu’elle arrête la destruction dont elle paye l’amour de sa famille, est la garantie qu’il existe un désir qui ne dévore pas l’autre, qui s’interdit d’en jouir, un désir que n’habite nulle jouissance : l’acte éducatif tient en cette consistance : mettre son désir dans la loi.

Post-Scriptum

Article écrit avec Régine Blanes, assistante sociale dans un service d’AEMO et paru dans Lien Social N° 667 du 22 mai 2003










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