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vendredi 10 janvier 2014
Lula fait des pâtes
par Francis NURBEL



Lula fait des pâtes. C’est toujours bon les pâtes. Elle a acheté en promotion de la sauce napolitaine au supermarché, en bas, à la ville, par paquet de six. Elle est cinquante pour cent moins cher. Lula est une femme d’affaires des promotions. Elle étudie toutes les semaines les prospectus à la recherche des prix les plus bas du marché. Carrefour Market, Intermarché, Casino Géant, Lidl, Aldi, ED, on a les cartes de fidélité de tous ces magasins et on fait des économies terribles. Avec un salaire d’éducateur et une famille de cinq personnes, les statistiques nous classent sous le seuil de pauvreté. Il faut faire attention. Lula n’a pas ajouté du basilic dans les pâtes. On l’avait acheté en Italie à la fin des vacances d’été mais il est mort, un vilain coup de gel. Le petit pot est posé sur le rebord de la fenêtre. Ses branches brunes forment un petit squelette. Je n’ai pas encore eu le temps de l’enterrer dans le compost recouvert de givre.

— Tu déconnes m’man ! C’est pas possible !
— Putain, je sais de quoi je parle ! Je t’ai allaité jusqu’à sept mois, ton frère jusqu’à deux ans, et toi Juliette jusqu’à quatre. Après j’ai arrêté à cause de l’école. L’émission racontait que la mère fabrique son lait maternel quand elle entend son bébé pleurer.
— Mais pas quand il pleure à deux kilomètres !
— J’te dis que si !
— C’est la soirée de l’étrange !

Je ne peux pas vérifier les dires de Lula car elle ne s’est jamais éloignée de nos bébés. Lula est une louve. Elle ne voulait pas de crèche, ni de maternelle pour ses petits. Ils sont sortis du terrier en primaire. La maîtresse les voulait à plein temps, Lula l’aurait tuée. J’ai négocié avec l’éducation nationale et nos enfants sont allés à l’école les matins. Les après-midi, Lula les gardait au chaud, contre elle. Elle ne fait pas confiance au système scolaire, normatif, ni aux coiffeurs, des artistes ratés. Elle a poussé la porte d’un salon de coiffure une fois, à quatorze ans, pour le mariage d’un de ses cousins. Nos enfants n’y sont jamais allés, c’est Lula notre coiffeuse autodidacte.

— Ce que j’ai vu par contre, c’est que le lait jaillissait des seins de maman comme les fontaines de Versailles !
— Dis pas de conneries p’pa !
— J’te jure, je l’ai vu !
— Mais pas à deux kilomètres !
— S’il y a une montagne entre la mère et son enfant, c’est possible que la montée de lait ne se déclenche pas.
— Vous êtes des mythos !
— C’est ça. Le mythomane raconte des histoires. Ton vocabulaire est juste si...
— Putain, dis que j’invente cette histoire !
— Je n’ai pas fini ma phrase. Le vocabulaire employé est juste si maman vous racontait des histoires, mais ce n’est pas le cas. D’ailleurs le mythomane ne ment pas, il croit à ses histoires. T’avoueras quand même que c’est dingue, cette histoire de lait !

Les enfants sont sortis de table, ils en ont marre d’écouter les histoires où ils étaient des petits mammifères accrocs au sein maternel.

— Tu veux un yaourt ?
— Non, faut se dépêcher.
— Quoi ? !
— T’as déjà oublié ? ! On va au ciné !
— Merde, j’y pensais plus !

C’est vrai, je pensais finir ma soirée tranquille ici, enfoncé dans le canapé défoncé par les intempéries de la vie, les sauts des enfants, les nuits en amoureux, les soirées télé, les fesses des copains à l’apéro et les séances de psychanalyse. Depuis qu’ils savent que je travaille mon examen de psychologue, nos amis me parlent beaucoup de leurs problèmes. Ils veulent savoir qui est le surmoi, que vient faire l’inconscient dans tout ça, et si leur moi régule bien.

J’ai fixé une plaque à l’entrée, en toc avec des lettres d’or, « Nurbel analyste, membre de l’école de la cause freudienne », et notre canapé est devenu le divan des transferts. Je m’installe au milieu de coussins décousus, à côté des crânes amis où sortent des signifiants désordonnés. L’analyste entend des drôle de choses mais peu à peu, les signifiés émergent lié à un souvenir, lui même lié à un souvenir plus ancien. Le vase rouge de l’étagère du salon ressemble à s’y méprendre à celui de ma grand-mère. Ma mère a fuit ses parents pour rejoindre la Hollande, à seize ans. Je note tout. Nathalie dort avec son fils de seize ans, la libido de Pierre se réveille sous les massages de la kiné, Salima est inquiète pour son fils. Il est le seul, en terminale, à avoir réussi le test du tueur en série. Tony ignore la cause de ses vertiges journaliers. Louis s’entraîne avec des athlètes pour le raid vert, sa femme Emma fait chambre à part. Lolita va peut-être fuguer, Gérard veut réaliser en amateur un film d’horreur avec sa nouvelle caméra numérique grand angle. Geneviève et Jérôme ne font l’amour que devant des films pornographiques et des serpents glissent le long des seins de Sandra, elle rêve bien sûr. Mon coup de crayon s’améliore. Le citronnier près de la télé à côté du palmier se rapproche de la réalité. Je note aussi les choses qu’il manque dans le frigo. La zone industrielle se trouve à trente kilomètres, au fond de la vallée. Un oubli peut vite coûter cher. Ce soir, je me serais bien endormi contre Lula, lové sans rien penser. C’est loupé. Je vais devoir passer mes chaussures, enfiler une veste, mettre un bonnet et sortir en pleine nuit, en plein froid, en novembre, car Lula est restée enfermée toute la semaine à la maison, elle adore ça. Elle ne travaille pas et ne cherche pas d’emploi. Elle n’est pas pour l’égalité des sexes. L’homme travaille dans ses représentations sociales archaïques et j’ai passé un lundi difficile.

— Qu’est-ce qu’on va voir ?

Elle est capable de m’emmener voir un film coréen en version originale qui ne passera jamais sur Arte. Elle n’aime pas les comédies à l’eau de rose, elle ne croit plus au prince charmant. Les films d’actions, ce n’est pas son truc. James Bond n’est pas son type d’homme. Elle est plutôt intello même si je suis loin d’être intelligent.

— Tiens regarde.

Le programme du cinéma est posé sur la table. L’index de Lula me montre une photo. Un mec, il me fait penser à quelqu’un, est penché à la fenêtre d’un train, les cheveux au vent au milieu d’un décor sauvage. La petite affiche fait clicher, liberté, évasion. J’ai besoin de mes lunettes pour lire le titre.

— Les quatre éléphants de Twinings. Twinings ?
— Comme le thé.

Elle se marre. Je suis déjà perplexe. Personne ne m’a parlé d’un réalisateur nommé Twinings sinon je m’en souviendrais. C’est la marque de thé de Lula. Un illustre inconnu a encore fait un film qui va passer inaperçu pour le grand public !

Je m’attaque au résumé. D’habitude, je ne veux jamais lire mais je suis bien décidé à lutter contre le froid et contre l’idée d’aller au cinéma.

« Une famille éclatée, rongées par les maladies, tente désespérément... »

J’avale ma salive. Ce n’est pas gai, comme mon travail ce matin. Frédéric a fait une attaque cardiaque sur le chemin de l’ESAT. La petite entreprise d’aide par le travail fabrique des tables et des bancs pour les aires de pique-nique. Il a été emmené d’urgence à l’hôpital de la vallée où je suis allé lui rendre visite.

Le gyrophare d’une ambulance passait au feu rouge, un hélicoptère décollait dans le ciel gris, le parking était complet. Les infirmières buvaient le café dans des gobelets plastique en parlant du week-end, le jardinier en bottes cherchait son râteau dans le placard à balais. Les habitants de Sainte Gorge vaquaient à leurs petites occupations.

J’attendais mon tour, debout, derrière la porte vitrée car les malades ne peuvent pas recevoir plus d’un visiteur à la fois dans le service des soins intensifs.

Frédéric était alimenté par une sonde translucide accrochée à un porte-manteau inox à roulettes. Son petit doigt rentrait dans une pince branchée sur le secteur et un oscilloscope traçait une courbe verte régulière, les battements de son coeur. Deux boutons sortaient du mur, l’un pour l’éclairage, l’autre pour le personnel. Le nouvel hôpital fait des merveilles.

Frédéric avait de la visite. Qui peut bien s’intéresser à un psychotique ? Un policier ? Un juge ? Un journaliste ? Ce n’est pas sa famille. Son père et son frère sont morts et sa mère est enfermée à l’hôpital psychiatrique depuis des décennies. En tout cas, le visiteur ne ressemble pas du tout à Frédéric, il a une belle gueule. Il pourrait faire du cinéma, c’est ce que je me suis dis avant que l’interne hurle « Electro ! ». Les gardiennes de la santé se sont très vite inquiétées, les choses se sont emballées dans une des chambres.

Le résumé du film continue sur le même tempo : « ... rongées par les maladies, tente désespérément de s’unir en refusant d’affronter la réalité... »

Le film est une révision de mes cours de psychologie ! Je suis en train de réviser le principe de réalité...

Post-Scriptum

Je suis moniteur-éducateur en Savoie et j’aime écrire, comme j’aime mon métier auprès de personnes dites « handicapées ». Alors j’ai fais un truc, un roman, qui relie ces deux mondes...

Francis NURBEL








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