dimanche 13 octobre 2002



La VAE ou l’urgence à ne pas se presser

Claude MOHAT





« Le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions » dit le dicton populaire. A l’heure où le travail social se réveille avec une gueule de bois liée aux 35 heures et la gestion des plannings horaires, la validation des acquis de l’expérience, qui promet à tout un chacun l’accès aux diplômes sans passer par la formation, ne risque-t-elle pas d’être, aussi, une autre de ces fausses bonnes idées susceptibles de pourrir le secteur ?


Il y a quelques années le rapport de Virville venait mettre les pieds dans le plat en décrétant que ce ne sont pas les diplômes qui font la compétence professionnelle mais les savoir-faire liés à l’expérience [1]. Il est vrai que, à l’instar des pays développés, la France connaît à l’époque une course aux diplômes dont les finalités sont plus le prestige et le paiement de salaires mirobolants que la productivité et le dégagement de plus-value pour l’entreprise. Le titre devient une rente dont les salariés du bas de l’échelle sont, pour le plus grand nombre, systématiquement exclus. De fait, et pour ce qui concerne le champ de l’action sociale, il n’est pas toujours compréhensible qu’un professionnel reconnu pour ses compétences sur le terrain échoue pour la Xième fois au concours d’entrée dans un centre de formation. De même, il est choquant de constater que des hommes et des femmes, n’ayant aucun diplôme en travail social mais possédant un savoir-faire lié à leurs parcours de vie et une expérience de divers métiers et faisant efficacement fonction d’éducateur là où tant d’autres professionnels diplômés ne veulent plus intervenir (c’est le cas des CER notamment), il est choquant que ces gens-là ne puissent pas obtenir une reconnaissance et un statut à la hauteur des compétences développées. Pour ceux-là, donc, la VAE est bel et bien « l’école de la seconde chance » pour reprendre une formule de Condorcet, initiateur au siècle des Lumières de la formation pour adulte, maintes fois reprise depuis et notamment par Promofaf dans son dernier bulletin, entièrement consacrée à la VAE [2].

Toutefois les choses sont-elles aussi simples ? En admettant le principe que la VAE autorise l’obtention complète d’un diplôme sans avoir suivi aucune formation, la loi du 17 janvier 2002, dite loi de modernisation sociale, crée bel et bien deux types de certification. A l’heure où la France se réveille avec une gueule de bois face aux cinq SMIC, Michel Pinaud, secrétaire général de la Fédération nationale de l’action sociale FO a peut-être raison de souligner que « Force ouvrière ne s’engagera pas dans les expérimentations hasardeuses de VAE qui dévalueraient et dénatureraient l’édifice de qualification que nous avons progressivement bâti dans le secteur et qui a contribué à sa reconnaissance publique. » Premier point de fragilité, pourquoi chercher à créer de nouveaux organismes chargés d’aider les postulants dans leur travail de construction de leur dossier de validation d’acquis à soutenir devant un jury et pourquoi ne pas confier cette tâche aux centres de formation ? Deuxième point de fragilité, n’y a-t-il pas quelques démagogies dans les propos de Yves Minvielle, professeur d’université mais aussi et peut-être surtout directeur du cabinet ANEMOS Conseil, lorsqu’il affirme que « le meilleur accompagnateur [est] tout simplement l’homme de terrain... » Tout le monde sait aujourd’hui qu’il n’y a pas un lien d’immédiate équivalence entre « savoir-faire », « savoir ce que l’on sait faire » et « savoir transmettre ce que l’on sait faire ». La nostalgie du temps passé et du compagnonnage peut certes continuer à inspirer les modèles de formation et elle se retrouve d’ailleurs dans les formations en travail social qui, de tout temps, se sont appuyées sur le terrain, selon le principe d’une alternance exigeante. La VAE pourrait bien être une idée trop belle pour être honnête ! En effet, le dispositif VAE ne ressemble-t-il pas à une arme tournée contre les centres de formation ayant accaparé à leur seul profit la formation, négligeant les préoccupations des employeurs et tardant trop à appliquer l’individualisation des parcours de formation ? Par-delà le discours humaniste sur l’accès de tous au diplôme, la VAE recèle de tels enjeux de pouvoir et d’argent qu’il est difficile de ne pas conclure avec les mots de Sylvie Moreau, sous directrice de l’animation territoriale et du travail social à la DGAS : « prudence et vigilance ».


Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N° 637 du 10 octobre 2002.



Notes

[1] Liaisons sociales, n¡111/96, 24 octobre 96

[2] Formation Santé Social, juillet 2002




Pour citer cet article :

Claude MOHAT - « La VAE ou l’urgence à ne pas se presser » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - octobre 2002.