mardi 5 novembre 2002



Une nécessaire mobilisation des travailleurs sociaux

Joël PLANTET





Dans un contexte politique ressenti comme plutôt inquiétant par les récents choix opérés, les travailleurs sociaux sont appelés à se mobiliser. Plusieurs initiatives convergentes se mettent en place. En ces temps incertains, le secteur frémit, s’organise, et s’apprête à mieux communiquer avec les médias.


Le projet de loi sarkosien sur la sécurité reflète parfaitement ce que l’ethnologue Patrick Declerck appelait récemment la pensée caporale (« comme si l’interdiction, par magie, allait permettre de faire disparaître la chose même. C’est la pensée caporale », in Le Monde du 5 octobre) : répression accrue contre les prostituées (première manifestation contre ces mesures le 5 octobre à Lyon, où l’on a pu voir des travailleurs sociaux), création de délits sur mesure pour les squatteurs, les jeunes de banlieue ou les gens du voyage, interdiction de plusieurs formes de mendicité, etc. Les projets du ministère de la justice vont dans le même sens, celui d’une accentuation de la répression. Dans cette ambiance pour le moins sécuritaire, dont la protection de l’enfance et les publics précaires font les frais, les inquiétudes se démultiplient. De même, vendredi dernier à Paris, des milliers d’acteurs de l’urgence sociale et de l’insertion manifestaient leur colère devant l’asphyxie des centres d’accueil et des associations d’insertion, mais aussi quant à l’impitoyable diminution des contrats aidés ou à la stagnation des aides au logement.

Au premier plan, en interface, les travailleurs sociaux. On les dit démobilisés. Et pourtant...

Pour les initiateurs de l’appel à des états généraux du travail social [1], les questions relatives aux missions de celui-ci, à la décentralisation, à l’instrumentalisation des associations au service de l’État, ou aux rapports des professionnels avec les usagers (et vice-versa) se font de plus en plus aigus. Il serait alors temps de construire une charte de références des valeurs « auxquelles nous sommes attachés en nous posant comme acteurs, penseurs et promoteurs d’une politique d’action sociale ». Il s’agit pour cela de faire remonter des cahiers de doléances et de suggestions - une sorte d’état des lieux ou d’inventaire, qui pourrait s’opérer jusqu’à la fin de l’année 2003 - puis d’analyser et d’utiliser ces observations « comme repères de l’action », avant que ne soient convoqués, aux alentours de l’été 2004, les États généraux. Mais attention, prévient Jacques Ladsous, ex-vice-président du Conseil supérieur du travail social (CSTS), à l’initiative - avec d’autres - du projet, « une chose est certaine. Aucune refondation de l’action sociale n’est possible, si elle part seulement d’en haut, du pouvoir, de l’organisation ». Un groupe de pilotage sera créé au mois de décembre. A suivre.

Des États généraux, une Conférence permanente, des Assises départementales...

De même, le mouvement Éducation et société se constitue, avec une dizaine d’autres organisations professionnelles, en Conférence permanente des organisations professionnelles du social [2]. Vendredi dernier, au Centre d’études, de documentation et d’information de l’action sociale (Cédias), était adopté un manifeste intitulé Travail social et démocratie dans lequel on pouvait lire : « L’innovation sociale correspond aujourd’hui à un défi nécessitant d’être à l’écoute des populations, de reconnaître leurs savoirs et de leur faire confiance en laissant à chacun sa part d’initiative dans la conception, la mise en oeuvre et l’évaluation des actions »... Et plus loin : « l’avancée considérable des problématiques de décentralisation [...] impose le territoire comme une des scènes incontournables de politisation du travail social ». Il s’agira donc, à partir « d’une analyse transdisciplinaire des interventions sociales et médicosociales » de fonder collectivement « des positions critiques et argumentées ».

Concrètement ? Deux modalités de travail sont arrêtées : élaborer de manière interdisciplinaire des positions et des analyses, certes, mais aussi se donner les moyens d’un débat public de celles-ci sous forme d’interpellations médiatiques. Pour ce faire, une délégation permanente sera constituée de huit organisations - réélues tous les deux ans -, déléguant chacune à deux représentants la capacité de prendre des décisions et d’engager la Conférence dans des prises de position publiques. Désigné annuellement, un animateur de la délégation coordonnera les travaux des seize représentants.

Nombre d’organisations ont exprimé leur intérêt pour cette démarche : comité national de liaison des associations de prévention spécialisée (CNLAPS), association nationale des assistants de service social (ANAS), mouvement national des étudiants en travail social (MNETS), Emmaüs, Fédération nationale des éducateurs de jeunes enfants (FNEJE), et encore bien d’autres...

Pour France ESF, par exemple, qui rassemble les conseillères en économie familiale et que nous avons interrogées, le mouvement impulsé par Éducation et Société vient rejoindre en droite ligne les propres objectifs 2002 de l’association : se rapprocher des autres travailleurs sociaux, toutes formations confondues... Plus encore, à cette dynamique, s’ajoute celle de faire émerger la parole des publics et de représenter une force cohérente par rapport aux décideurs. Pourtant, dans un premier temps, la proposition d’Éducation et société avait plutôt été accueillie avec méfiance : crainte de récupération par les syndicats, par la politique politicienne... Après quelques débats, sa présidente, Fabienne Lassalle, estimait que l’économie de la présence de France ESF « dans l’amorce de ce tournant historique pour nos professions et le secteur social » ne pouvait être faite.

Hormis ces initiatives nationales, certains mouvements locaux émergent : ainsi en Seine-Saint-Denis, avec l’appui de la coordination des services sociaux, de l’intersyndicale départementale et d’élus du conseil général, se préparent des assises départementales du travail social...


Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N°638 - 17 octobre 2002.



Notes

[1] États généraux du travail social Ð c/o Cedias - 5 rue Las Cases - 75007 Paris. Tél. 01 45 51 66 10. mail : administration.cedias@wanadoo.fr

[2] Éducation et Société - 116 rue de la Classerie - 44400 Rézé. Tél. 02 40 75 44 55. mail : postmaster@education-societe.com




Pour citer cet article :

Joël PLANTET - « Une nécessaire mobilisation des travailleurs sociaux » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - novembre 2002.