lundi 13 janvier 2003



L’écriture dans le travail social ou devenir auteur

Ignacio GARATE MARTINEZ





L’éducatrice semblait soucieuse, angoissée presque, en attente d’un événement qui ne pouvait être que grave pour elle et, même, remettre en question la légitimité de son acte par la contestation de ses rapports écrits.


Voici qu’un amendement autorisait, aux usagers du travail social, l’accès à leur dossier et à l’ensemble des rapports produits sur eux. Le travailleur social, dont les rapports écrits font partie, jusque-là, du chapitre « informations » d’un dossier judiciaire par exemple, va devenir l’auteur d’un écrit dont le destinataire n’est plus repéré à l’avance, comme un autre spécialisé en tant que lecteur compétent. Désormais, son écrit s’adresse à une altérité plus large, à une lecture moins experte, à des passions moins tempérées. Du fait d’avoir un public indéfini le voici devenu « auteur ». Est-ce que pour autant il s’autorise ?

Le rapport à l’écrit est souvent malaisé en ce qu’il nous rend sujets d’une énonciation dont nous ne maîtrisons pas toujours les énoncés : le savoir du travailleur social est, par nature, inexact et sa pensée interdite de démonstration, positive ou objective, risquerait d’être lue en termes d’opinion, voire de préjugés.

Cette absence d’appareil théorique rassurant nous pousse souvent à recouvrir nos élaborations d’une espèce de jargon technique où se noie, avec nos angoisses, la clarté de nos énoncés et celle de notre témoignage sur une expérience, et sur une rencontre réussie ou manquée (l’échec ne peut pas être exclu du champ du travail social).

Pourtant il y a, dans le passage au public des écrits des travailleurs sociaux, une opportunité pour fonder une clinique qui leur soit propre : en effet, leur avis ne sera plus celui d’un expert informant un magistrat ou une commission, mais la parole d’un médiateur qui représente ou qui recueille celle d’un sujet en souffrance. Ce n’est pas seulement le rapport à l’écriture qui change ainsi, mais la position même du travailleur social par rapport à sa parole.

S’il est médiateur, son écrit peut être lu par l’usager avant même de faire rapport ; s’il est auteur, écrivain, sujet de l’énonciation, son écrit peut faire la place à plusieurs sujets de l’énoncé, ouvrir à d’autres « je » que lui, entre « ce qu’il dit » et ce que l’usager dit et pense de ce qu’il dit. Par ce truchement, l’écrit des travailleurs sociaux devient un espace d’ouverture, un lieu de passage : une porte ouverte pour une nouvelle alliance de travail.

L’écrit est ainsi un espace de négociation pour nommer le chemin accompli dans la relation éducative. Mais le fait d’écrire n’est pas seulement une démarche personnelle, volontaire, pour dire ou tracer une expérience ; écrire implique, outre le sujet de l’énonciation, un autre qui parle en nous et qui parfois nous porte à dire au-delà de notre volonté. C’est sans doute cela qui produit l’angoisse à l’heure d’écrire : de ce que je veux dire, qu’est-ce qui échappe à ma maîtrise de la langue pour dire de moi à mon insu ? Cet autre qui parle en nous est la condition même de la créativité, c’est à notre insu que l’invention opère dans l’écrit, et c’est ce qui fait que parfois, à nous relire, nous avons le sentiment de nous trouver face à un autre auteur. Domestiquer cet autre, comme on colonise la peur, est aussi une condition de possibilité pour entrer dans l’écriture.

L’acte d’écrire inscrit la trace de notre humanité en souffrance ; c’est aussi un rapport au savoir et l’expérience cruelle de notre manque de totalité, qui nous rend humbles face à la vérité, mais qui nous humilie parfois aussi, lorsque nous avons le sentiment que notre action ne se soutient sur aucun savoir objectif, sur une science « sûre ».

Pourtant, cette idole peut être détruite, si nous remplaçons notre envie de savoir par le respect de l’énigme de l’autre ; s’il se prête à la rencontre, s’il fait alliance malgré la contrainte qui lui est faite, c’est parce qu’il croit qu’il peut restaurer un désir vivant. Notre écrit est la trace de cette croyance, l’étendard de cette parole à venir, la reconnaissance de ce sujet à l’oeuvre dont nous constituons la médiation. C’est pourquoi l’écrit du travailleur social ne peut pas se plaquer ou se confondre avec le modèle universitaire : c’est un écrit d’expérience ; il ne s’agit pas, non plus, d’un récit de « vécu », comme si l’on pouvait transcrire des sentiments « ineffables »... L’écrit d’expérience mesure très précisément la distance entre le vécu ou le ressenti, entre l’univers soyeux des sensations, et la vérité qui se voile derrière, toujours à reconstruire et dont nous perdons souvent la trace.

La fonction de l’écriture est, précisément, de mesurer au plus près cette distance.

L’écriture est enfin, dans le travail social, le lieu où s’instruit une éthique de la responsabilité : parce que chaque expérience est singulière et que la statistique des résultats ne peut pas nous satisfaire, c’est le récit d’expérience qui nous donne un rapport à la clinique, un rapport aussi à la transmission.

Notre responsabilité n’est pas de mesurer les limites de la collaboration sociale, mais de dire, de prendre la parole, d’exercer la rigueur, la discipline où se marquent les contours de cette vérité qui se dérobe au sens. De rester aux aguets de cette rencontre, inespérée, inattendue, au détour de nos propres lignes et qui nous crie dans l’interstice : Reste à transmettre.


Post-Scriptum

Article paru dans la revue LIEN SOCIAL - N°646 du 12 décembre 2002.





Pour citer cet article :

Ignacio GARATE MARTINEZ - « L’écriture dans le travail social ou devenir auteur » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - janvier 2003.