lundi 13 janvier 2003



LE SOCIOGRAPHE N°10
« De nuit »

Marc TRIGUEROS





La nuit était un « bon » sujet, pensa-t-on, lorsqu’il fut discuté en comité de rédaction. Il inspire largement (il n y a qu’à voir la production musicale, littéraire, picturale, cinématographique qui le traite régulièrement), il concerne chacun d’entre nous (on a tous connu ce sentiment étrange, excitant et angoissant, de la nuit blanche)... Et en même temps, dans le champ du travail social, le sujet reste encore largement à défricher.


Lieu commun et collectif qui interroge en creux nos activités, notre « être ensemble », on pensait donc que l’on trouverait assez facilement des auteurs pour aborder la nuit. Après tout, c’était l’occasion pour tous ceux qui travaillaient de raconter ce qui se passait pendant que la plupart dorment, leurs longues nuits à veiller, la volonté de reconnaissance de leur fonction, leur sentiment de déphasage (vécu positivement ou négativement)...

Mais finalement le thème fut plus difficile d’approche (comme souvent). Car comment cerner par des mots des impressions fugitives, des sentiments mêlés, des situations border line ? Comment traduire ce que l’on ressent autant que ce que l’on y fait ? Quels mots pour le dire ? Comme si la nuit ne pouvait s’appréhender que subjectivement, singulièrement, dans un entre-deux crépusculaire finalement beaucoup plus difficilement saisissable que l’apparente opposition nuit/jour qui s’impose d’emblée ?

Au-delà d’un aspect formel plutôt contrasté (noir/blanc), c’est donc peut-être finalement un numéro en demi-teinte que l’on vous propose ici, fidèle en cela aux imaginaires de la nuit ; entre intimité et subjectivité, trouble et violence de certaines situations nocturnes - car noire ou blanche, la nuit est d’abord cette parenthèse temporelle où tout semble possible, le pire comme le meilleur.

D’abord, en situation d’urgence (I). Paradoxalement, c’est là où apparemment rien ne change entre nuit et jour (service d’urgence) que nous avons décidé de croiser les témoignages d’infirmières (S. Chillaut, Catherine B.), de médecin (M. Deshayes) et d’un photographe (H. Hôte). Car derrière l’apparente continuité d’activité, la nuit induit des attitudes (parfois très contrastés entre nos auteurs), des atmosphères qui modifie le rapport à l’Autre.

La nuit, c’est généralement veiller (II). Mais comment faire admettre à la hiérarchie diurne que le veilleur nocturne est comme eux, un travailleur (B. Gaudel) ? Lorsque d’autres s’éclatent dans les free parties, la veille devient sanitaire ; mais comment agir sans légitimer sur les drogues en circulations (C. Moreau) ?

La ville la nuit inspire généralement, inquiète souvent (III). A-L. Nardone nous fait traverser Marseille by night dans ses bus de nuits, tandis que E. Lemaire décrit avec sympathie ceux qui vont s’éblouir (s’oublier ?) aux lumières d’un concert.

Pour finir, la nuit c’est surtout en soi (IV). Dans nos lectures, G. Landry décrypte la figure du double omniprésente et originelle qu’invoque la nuit. Notion de double reprise à sa manière par B. Salignon dans l’entretien qui nous a accordé. Entre ces deux analyses, J. Broda fait parler (au travers d’un atelier d’écriture) les habitants d’un quartier sur leurs rêveries éveillées la nuit. Entre fantasme et réalité, chacun, à sa manière, signifie notre part d’ombre irréductible.

La nuit ne cessera jamais de produire du fantasme, d’inquiéter par l’inconnu qu’elle créée, mais aussi de rassurer aussi par l’intimité qu’elle procure. Tous ceux qui travaillent la nuit doivent composer avec cette part d’ombre.

Peut-être qu’après avoir lu ce numéro, vos doigts se seront un peu noircis (choix technique ou erreur d’impression, à vous de décider). En tout cas, nous espérons que ces mots (et images) de nuit éclairent un peu les « honnêtes gens » qui dorment la nuit, et reflètent les regards de ceux qui vivent ce temps si particulier (même si au final nous savons que cette dichotomie est toute relative, car si ce n’est professionnellement, du moins personnellement, nous sommes tous des noctambules potentiels, occasionnels, accidentels, espérant tous que nos nuits soient plus belles que nos jours). Et puis, de toute façon, où et surtout quand commence et finit la nuit ?


Post-Scriptum

Article paru dans la revue LE SOCIOGRAPHE. - N°10. - « De nuit. Urgences... villes... imaginaires ». - Dossier coordonné par GN. Pasquet et M. Trigueros.





Pour citer cet article :

Marc TRIGUEROS - « « De nuit » » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - janvier 2003.