mardi 1er avril 2003



La métis, le kairos, Antiloque, le social

Yves-Marie Nihouarn





Michel Autès, Les paradoxes du travail social (Dunod 1999) - Fiche de lecture publiée dans la revue Espace Social n° 12 de juin 2000.


L’auteur nous conduit sur un parcours historique, sociologique, sémantique et politique des représentations, des « objets » du social. Minutieusement pensé et balisé. De la montée en puissance du travail social à son apogée : émancipation, accomplissement de soi (1945-1970), jusqu’à ce qu’il est devenu : accompagnement, assistance. Ici, Autès, délicatesse de sa part, laisse le soin au lecteur de l’apprécier en terme de recomposition ou de décomposition. Le social, dit-il, est en déshérence.

Le social, entre autres paradoxes, sert à dire ce qui doit être tu, à montrer ce qu’il est préférable d’ignorer. Il masque et, en même temps, avance masqué. Jeu de masques ou de dupes ? En l’absence de règle du jeu, explicite du moins, tous les coups restent permis. Si le social se sert des normes et sert les normes, il est convoqué - paradoxe - là où, précisément, s’épuisent les normes. Qu’advient-il alors de lui, ou des normes : qui vient à bout de l’autre ? Entre veiller à ce que les choses demeurent en l’état - commande explicite, instinct de conservation - ou permettre qu’il en soit autrement - produire des normes, instinct de vie - quelle est la véritable commande ?

Pris entre l’usage et la désuétude des normes, sur la base desquelles est évalué le travail social ? Elles sont pour partie auto-invalidantes, tandis qu’on ne peut se prévaloir qu’à posteriori des normes que l’on promeut. Alors, quadrature du cercle ou « magie mystérieuse du mouvement immobile » ?

Il cite Donzelot : « Le projet repose sur l’idée d’insertion, de projection de l’individu dans une société à produire à partir de lui ». Substitution du projet individuel au projet de société : « Le social s’est mis à la place du politique » et inversement, pourrait-on ajouter : l’Etat réduit son rôle à celui, peu ambitieux, d’assistante sociale du Marché, au rapport qualité prix fort discuté. Et de considérer « l’insertion, un moment éternel ». Le seul moment qui s’éternise, c’est la mort. C’est mal barré. A moins qu’il s’agisse de promotion souterraine - subversive - de l’individu.

« Jeux d’énoncés subtils qui laissent penser aussi bien à une théorie du reflet qu’à une théorie du mensonge ». Le social maître du silence ou maître des mots ? « Le premier qui dit la vérité… » prévient Béart . Paradoxe ou injonction paradoxale ? le premier sert à ne pas penser, la seconde à ne pas penser. Un instant, on ne sait plus : la société a le social qu’elle mérite, et inversement ; ou le social, la société qu’il revendique et inversement. Qui aura le dernier mot ? Ou le premier…

« La façon de nommer ses objets est au cœur de la construction du social. Le lien social, c’est du discours ». Déjà, dans Travail social et pauvreté (Syros, 1992), Autès disait : « Le pauvre c’est celui qui ne se nomme pas lui-même ». Autès, antidote à la pauvreté d’esprit. Et il a plus d’un tour, et d’un mot dans son sac.

On pourrait considérer son livre comme l’inventaire de l’apogée puis du déclin du social si, après ce parcours d’intellectuel combattant, il ne venait l’illuminer et le réenchanter. En deux mots. Le kairos, ce « bon coup » qui, « sans enfreindre les règles, fait basculer la partie ». Une fois qu’il est joué, plus rien n’est comme avant. Cet « art de se conduire dans un environnement dangereux », ce « savoir des lieux », pour « décrypter des signes qu’un autre ne verrait pas » et « qu’aucun traité de navigation ne pourra jamais contenir », Autès le met en scène dans la métaphore de la Métis.

Première épouse de Zeus, « fille de l’Océan, elle est la mère, la divinité féminine à l’origine du monde », la Métis est ce qui chez les grecs, précisément, s’oppose au Logos. Dans les situations de lutte, « au lieu de contempler les essences immuables », sa « puissance d’affrontement », faite d’intelligence pratique, « agit par retournement ».

Et de la mettre en acte dans la course de char qui oppose le roi Ménélas, guerrier hors pair, au jeune Antiloque.. Le premier, en tête, emprunte le meilleur trajet. Il est donné gagnant. Il prend le virage à la corde, à son avantage. Son poursuivant, osé, voire insolent et contre toute attente, risque un dépassement. Les roues de l’attelage clinquant du puissant roi, un instant décontenancé, , frottent le bord du sillon qu’à force de rouler au même en droit, le bon, elles ont creusé. Il n’en faut pas moins pour le freiner. L’intrépide Antiloque court vers la victoire.

De guide, les normes, à force d’être empruntées, forment des ornières.

Mais il aura fallu ce pas de côté audacieux, intempestif - ce kairos - pour mettre en évidence ce qu’on pouvait encore, jusque-là de l’ornière, ignorer. C’est a posteriori seulement que la norme se révèle hors d’usage. Et c’est d’un mouvement insensé, et sans triche, que l’attelage ordinaire, délesté des prudences mondaines, fait naître à le conscience ce qui de convenu court les entiers battus.

Il arrive toujours un moment où la trajectoire, le sens, n’appartiennent plus à ceux qui étaient censés jusque-là l’indiquer. « Le sens n’est pas le fruit d’une quête mais le résultat d’une construction dans les espaces publics démocratiques. Il ne vient pas d’en haut, mais d’en bas ».

« Le génie, c’est l’invention de lieux communs » (Baudelaire). On imagine bien l’ambition, la tension, l’élan qui ont permis ce dégagement, ce décollage. Mais l’étincelle, à sa source, n’est pas identifiable par avance. Qui est Antiloque ?


Post-Scriptum

Article paru dans la revue Espace Social - N°12 - juin 2000.





Pour citer cet article :

Yves-Marie Nihouarn - « La métis, le kairos, Antiloque, le social » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - avril 2003.