jeudi 22 mai 2003



Service public et/ou service du public

Jacques Ladsous





Au fur et à mesure que nous parviennent les communications qui doivent servir à la refondation du social à travers ces états généraux (que je veux bien encore aujourd’hui écrire en minuscule avant qu’ils ne grandissent au point d’exiger des MAJUSCULES) il me vient une furieuse envie de préciser ma pensée sur cette mission de SERVICE PUBLIC que je prétends avoir remplie durant toute ma vie.


Pourquoi ? Parce que le développement de notre société dans un sens de plus en plus LIBERAL me semble nous tendre des pièges dans lesquels d’aucuns voudraient bien nous voir tomber. Le MEDEF, notamment, dans son programme et ses attendus, aimerait bien nous mettre en contradiction avec le principe de liberté que nous défendons par ailleurs, et dont il lui semble qu’il est parfaitement réalisé dans l’exercice des professions libérales, tant en ce qui concerne la santé que dans l’existence des DROITS garantis par la justice. La prestation sociale ferait partie de ces prestations dont l’individu a le choix, comme il a le choix du prestataire (le mieux disant ? le moins disant ?...) selon la nature de ses problèmes, et les moyens dont il dispose pour pouvoir les résoudre. C’est ainsi que l’action sociale se réduirait à des prestations adaptées à chaque situation, à chaque cas, paraissant satisfaire la singularité de chacun ; ainsi disparaîtrait ce troupeau d’assistés, dont l’insatisfaction est permanente, alors que les charges les concernant sont importantes et grèvent le budget des collectivités publiques. " La solidarité ne se décrètent pas " disent ces bons apôtres. Chacun a droit au service qui lui convient le mieux, rendu par l’association ou le professionnel de son choix. Il peut changer de " crémerie " s’il n’est pas satisfait par les services qu’on lui propose. " Vous prônez, nous disent-ils, le meilleur service rendu, laissez-le donc être juge, et puisez dans les dispositifs existants ceux qu’il jugera les plus performants, compte tenu de sa situation et des projets d’avenir qu’il est capable de faire ".

C’est une opinion qui peut séduire quelques-uns, même si, au passage, on peut penser que l’égalité et la fraternité n’y trouvent pas leur compte. Si le libéralisme semble exalter la vertu républicaine de liberté, il fait bon marché des deux autres, laissant la fraternité au bon vouloir de chacun, et rangeant l’égalité au magasin des accessoires de l’utopie. Eh bien, justement ! C’est l’ensemble de ces vertus que le service public se promet de promouvoir. Car notre société n’est pas une juxtaposition d’individus, c’est un ENSEMBLE qui doit rester cohérent sous peine de devenir chaos. Est-ce que, notamment, cette insécurité, ressentie par beaucoup et qui les fait s’enfermer sur eux-même, n’est pas le produit de ce manque de lien, de la recherche du meilleur service individuel, comme si l’usager, acteur du social, n’était qu’un élément parmi d’autres, complètement désolidarisé des autres ? Or, l’usager, s’il a des besoins particuliers, a aussi ce besoin essentiel de se retrouver, mêlé aux autres, intégrés aux autres, partie prenante d’un groupe que relient d’autres appartenances, au-delà même des différences. Mais il y a plus : il n’est pas sûr qu’il soit lui-même le mieux placé pour savoir ce qui convient à son développement. Entre le désir et la conscience, il existe toute une zone d’aléas qui ne rendent pas possible n’importe quelle action, si espérée soit-elle par celui qui voudrait en être bénéficiaire.

Le service public est au croisement de ces deux exigences : celle du meilleur service à rendre à la personne, dans le respect des règles qui permettent la vie sociale. C’est ce que nous avons essayé d’écrire au Conseil Supérieur du Travail Social, dans le rapport que nous avons consacré à l’éthique des pratiques sociales. Ni démagogie, ni uniformité. La personnalisation du service tient compte de chacun, dans le contexte social où il se trouve. Nous avons utilisé le mot PERSONNALISATION et non INDIVIDUALISATION. Nous essayons de nous délivrer du poids de l’individualisme. La personne appartient à un ensemble social. L’individu est un pion isolé au milieu d’un environnement auquel il est redevable autant qu’il lui demande. C’est cela la grandeur du service public. C’est en ce sens qu’il ne répond pas à la notion de clientélisme. Le client fait son choix, indépendamment des autres ; l’usager faut usage d’un bien commun qui lui appartient en partie, ainsi qu’à d’autres, et dont il ne peut user pour son unique bénéfice. Je ne suis pas un prestataire de service. Je suis au service de l’Etat, ou de la collectivité, ou de l’association qui m’emploi, celui qui essaie de rendre le meilleur service, de répondre le mieux aux attentes de ceux qui me sollicitent, dans le respect de tous ceux qui existent autour. Croyez-moi : cela est irremplaçable.

Jacques Ladsous


Post-Scriptum

Article paru dans la revue Lien social N°667 / 22 mai 2003.





Pour citer cet article :

Jacques Ladsous - « Service public et/ou service du public » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - mai 2003.