mercredi 8 octobre 2003



Les centres fermés suscitent inquiétude et agitation

Joël PLANTET





L’ouverture par la protection judiciaire de la jeunesse des premiers centres éducatifs fermés non associatifs a donné l’occasion aux professionnels d’exprimer vivement leur opposition à cette réponse controversée à la délinquance des mineurs


L’ouverture à Beauvais et Mont-de-Marsan dans la deuxième quinzaine de septembre des deux premiers centres éducatifs fermés (CEF) de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) a de nouveau permis de mesurer l’hostilité que suscite ce dispositif chez les professionnels. À Beauvais, quelque deux cents professionnels de la PJJ s’étaient rassemblés le 18 septembre devant les grilles de la structure. Visuellement, le centre « éducatif » pose déjà question : hauts murs - les grilles doivent être rehaussées et des herses posées -, porte électronique, implantation dans un quartier isolé... Quelques éducatrices PJJ arborent un maquillage militant, sous forme de traits noirs verticaux sur le visage. Le renforcement de la sécurité par des « grillages, clôtures et haies vives » - ainsi que le stipule un additif au cahier des charges des centres fermés - confirme en tout cas une prise en charge centrée sur la contention. Accrochée à l’entrée principale, une banderole résume abruptement : « Les petits délinquants sont taulards, les gros délinquants sont au pouvoir ». Le syndicat majoritaire chez les éducateurs, le SNPES-PJJ-FSU développe devant les quelques journalistes présents sa vive inquiétude : la place des Parquets devenant omniprésente dans la répression de la délinquance des mineurs, de plus en plus de décisions sont imposées aux juges pour enfants. Or, la réponse des centres éducatifs fermés laisse pour le moins sceptique : l’univers y est quasi carcéral, la fugue apparentée à une évasion - alors qu’elle peut et doit s’inscrire dans un processus éducatif - et somme toute « la menace n’est pas opérante dans l’éducation des jeunes ».

Journée d’action : l’après-midi verra une audience du tribunal de grande instance de Beauvais perturbée par l’irruption d’une centaine de manifestants protestant contre le même CEF... Suspension des audiences, confusion, arrivée de la police... Une délégation sera reçue par le Procureur et le directeur départemental de la PJJ, et les manifestants s’en iront avant que tout cela ne dégénère.

Régression pour l’éducation spécialisée ?

Sommes-nous confrontés à une régression pédagogique, à un retour en arrière de plus de trente ans ? « À oublier les leçons de l’Histoire, on recommence les mêmes erreurs. Doit-on rappeler que les maisons de correction, supprimées en 1979 par Alain Peyrefitte, étaient la honte de ce pays ? » interrogeait ainsi le juge Rosenczveig dans Libération du 15 juillet dernier 2003. En tout cas, la polémique et le malaise enflent à la PJJ. Fait sans précédent pour une affaire de cette sorte, le directeur du centre d’action éducative de la ferme de Champagne (91), a récemment été poursuivi pour défaut d’obéissance par sa hiérarchie pour n’avoir pas empêché la tenue sur son site d’un colloque de professionnels de l’enfance hostiles aux centres fermés.

Créés par des associations habilitées, quatre CEF sont aujourd’hui opérationnels dans l’Allier, la Drôme, la Seine-Maritime et en Gironde. Considérant les difficultés qui les ont escortées, on ne peut que se demander comment l’ouverture des soixante CEF prévue d’ici à 2005 pourra être réalisée. En effet, plusieurs scandales, le plus souvent médiatisés, les ont accompagnés : fugues à répétition considérées comme évasions, contenus moralisateurs et anachroniques de certains projets « éducatifs », personnels non formés et parfois assumés comme tels par les associations employeurs, mise en examen d’un directeur de CEF pour viol, identification positive à des rôles féminins et tests de grossesse exigés pour des jeunes filles accueillies, etc. Autre point chaud, le coût de ces structures où un taux d’encadrement plutôt massif (deux adultes pour un jeune) suscite la polémique. D’où l’émergence d’un nouveau concept - qui pourrait se voir dénommer complexe éducatif contrôlé - proposé dans un rapport remit au ministère de la Justice où le taux d’encadrement serait inversé : un adulte pour deux jeunes.

En juin dernier, Claude Beuzelin, secrétaire générale du SNPES-PJJ, avait écrit au Garde des Sceaux pour dénoncer les pressions politiques autour du dispositif, les effets de la surmédiatisation, la déprofessionnalisation de certaines de ces structures et le manque de transparence global. Rappelant « la transformation de la fugue en évasion c’est-à-dire en délit » et la mise en examen d’un directeur de CEF, la responsable syndicale préconisait radicalement : « Au vu de ces événements et de ce que l’Histoire nous a démontré, nous vous demandons la fermeture des premiers centres fermés et l’abandon des projets de créations tant dans le secteur privé que dans le secteur public ».


Post-Scriptum

Texte paru dans LIEN SOCIAL n° 680 du 2 octobre 2003





Pour citer cet article :

Joël PLANTET - « Les centres fermés suscitent inquiétude et agitation » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - octobre 2003.