vendredi 7 mai 2004



La cohésion sociale peut-elle se planifier ?

Joël PLANTET





Dans notre pays riche, la pauvreté ne cesse de s’accroître, et les indicateurs alarmants s’ajoutent les uns aux autres. Dans ce contexte, un « super-ministère » de l’Emploi, du travail et de la cohésion sociale se voit doter de deux ministres délégués et de trois secrétariats d’État. Un plan national de cohésion sociale est lancé. Mais les moyens suivront-ils ?


Les inégalités se portent bien et le nombre de personnes en difficulté s’accroît inexorablement. La pauvreté se féminise et frappe des populations de plus en plus jeunes ; cinq cent mille familles sont surendettées, le nombre de dossiers déposés devant les commissions adéquates ayant augmenté de 17 % sur les deux premiers mois de l’année par rapport à l’an dernier. La France, dont le produit intérieur brut s’enorgueillit de figurer au cinquième rang mondial, compte, selon l’Insee, 3,7 millions d’habitants sous le seuil de pauvreté (579 e mensuels pour une personne seule). Forts de leurs 65 millions de repas servis, les Restos du cœur signalaient en janvier une augmentation de 10 % de leur fréquentation. Le Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale (CERC) médiatisait récemment l’existence d’un million d’enfants pauvres. Il y a urgence, et les professionnels de l’action sociale ne cessent de le rappeler. Le chef de l’État l’a même récemment reconnu : « la pauvreté n’a pas diminué [...], se sont renforcés et développés des ghettos qui sont souvent des ghettos de la misère ».

L’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale pointait encore le 8 avril la détérioration du marché du travail (chômage de masse, prolifération des emplois « atypiques », un million de travailleurs pauvres en 2001 pour l’Insee) et le durcissement des conditions d’indemnisation des chômeurs. Ce rapport doit d’ailleurs constituer une des bases de travail de la prochaine conférence de lutte contre l’exclusion. Autre inquiétude : la tendance de l’opinion publique à considérer que le RMI ne favoriserait pas la recherche de travail, mise en lumière par l’écrit, serait en nette augmentation. Autrement dit, les jugements sans nuance sur les personnes pauvres ne sont, pas plus que le chômage ou les inégalités, en récession. Tout cela dans un contexte d’exclusion bancaire, de honte (près d’un quart des bénéficiaires du RMI n’a pas informé ses proches de sa situation d’allocataire), de mal logement... Alors, un « grand ministère social » aura-t-il les moyens de renverser la situation ? Le dispositif se veut en tout cas porteur d’espoir. Autour d’un ministre de l’Emploi, du travail et de la cohésion sociale (Jean-Louis Borloo), deux ministres délégués : à la lutte contre la précarité et l’exclusion (Nelly Olin) et aux relations du travail (Gérard Larcher). Trois secrétaires d’État - Marc-Philippe Daubresse (logement), Catherine Vautrin (intégration et égalité des chances) et Laurent Hénard (insertion professionnelle des jeunes) - complètent l’écurie.

Des paroles qui ne devront pas rester lettre morte

Conscient d’une « désagrégation républicaine », Borloo annonçait le 6 avril dernier un ambitieux plan national de cohésion sociale, prenant en compte mobilisation pour l’emploi, crise du logement ou de l’école, questions touchant à l’immigration, de même que « les écarts entre les territoires ». La méthode paraît simple : « il est question aujourd’hui de mettre noir sur blanc les dix plus graves dysfonctionnements de la société française, dans tous ses domaines », indiquait le ministre aux députés. Avec un calendrier plutôt serré : le dit plan doit être soumis aux parlementaires dans les dix semaines à venir, et une « grande loi de mobilisation pour l’emploi » (que Chirac avait appelé de ses vœux en janvier) devrait être prête avant l’été. « Nous allons faire un effort prioritaire et redoubler d’énergie sur cette question de l’emploi des jeunes », s’est engagé pour sa part le secrétaire d’État à l’Insertion professionnelle des jeunes, Laurent Hénart, évoquant le « droit à une nouvelle chance pour les 60 000 jeunes qui sortent chaque année sans qualification de notre système éducatif ». On attend les mesures. Par ailleurs, la Conférence nationale sur les exclusions, décidée sous Dominique Versini et prévue en juin, pourrait être décalée au mois de septembre. Les trois angles retenus - participation des exclus à la lutte contre l’exclusion, dispositifs d’urgence sociale et d’insertion, accès au logement, à l’emploi et à la santé - seront maintenus. « En cohérence avec le secrétaire d’État au Logement », Marc-Philippe Daubresse, la nouvelle ministre déléguée, Nelly Olin, devrait y « faire des propositions ».

Mais... « les ministres de Raffarin 3 contraints à la cohabitation », ricanait Libération le 13 avril : il apparaissait en effet que ni l’insertion professionnelle des jeunes, ni le logement, ni la lutte contre la précarité ne disposaient à cette date de locaux appropriés... Des militants de Droit au logement (DAL) avaient vainement cherché - pour l’occuper, d’ailleurs -, le 7 avril dernier, le fantomatique secrétariat d’État au Logement. Il s’agissait pour le DAL de demander le relogement de 500 familles franciliennes (déjà promis pour Noël 2003) et d’appuyer la grève de la faim de 33 mères de famille lilloises pour des difficultés analogues. Rappelant l’émergence de collectifs de travailleurs sociaux sur ces questions, l’association évoquait la forte hausse des expulsions, la saturation des dispositifs d’hébergement, les discriminations invalidant l’accès au logement, en réclamant un moratoire. De nouvelles actions apparaissent : « l’ensemble du territoire national est déclaré zone hors expulsion locative et aucune personne ou famille ne sera expulsée pour des raisons économiques ou à cause des effets de l’insécurité sociale », décrètent pour leur part une dizaine de maires franciliens, dont deux se sont fait poursuivre par le tribunal administratif...


Post-Scriptum

Texte paru dans LIEN SOCIAL n° 706 du 22 avril 2004





Pour citer cet article :

Joël PLANTET - « La cohésion sociale peut-elle se planifier ? » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - mai 2004.