mercredi 7 juillet 2004



Travail social et démocratie

Jacques TRÉMINTIN





Les journées de l’ANAS, des 16 et 17 juin, se sont intéressées cette année, à la place des professionnels sur la scène démocratique. Les travailleurs sociaux peuvent-il continuer à se réfugier derrière l’obligation traditionnelle de réserve ?


Les attaques récentes contre le secret professionnel ou contre le principe d’anonymat du travail des éducateurs de rue ont démontré que si les travailleurs sociaux ne s’occupaient pas des affaires de la cité, c’est la politique qui allait s’occuper d’eux, et d’une façon qui pouvait gravement remettre en cause l’essence même de leur travail.

C’est Robert Lafore, professeur de droit, qui a planté le décor. Le pacte du « vivre ensemble » se fonde sur les relations de citoyens libres et égaux entre eux. C’est la République sociale, qui permet cette communauté effective de citoyens, en garantissant le droit à l’éducation ainsi que le droit au secours public (devenu aujourd’hui aide sociale) qui sont accordés non par charité, mais comme moyen d’assurer l’autonomie de chacun. On comprend mieux dès lors pourquoi leur remise en cause entraîne l’ébranlement des fondements mêmes de notre société. Pourtant, cette montée de l’insécurité sociale est délaissée par un État qui se veut avant tout garant de la sécurité civile, comme le démontre Robert Castel, sociologue. S’il fait preuve d’un incommensurable laxisme face à l’effritement généralisé des protections qui fragilise le rapport salarial, l’État rend les conditions nécessaires pour assurer sa vie de plus en plus précaire et menace le contrat social, il se fait autoritaire et répressif sur le terrain de la protection des biens et des personnes, actes que l’on peut en grande partie identifier comme le produit direct du sentiment que n’ayant plus de place, il faut bien s’en faire une malgré tout, y compris par des vols ou des agressions. Conséquence directe : les populations qui sont parmi les plus exclues socialement et économiquement, sont aussi celles qui sont les plus en marge de la scène démocratique. Agnès Villechaise Dupont, maître de conférence à la faculté des sciences de l’homme de Bordeaux en explique très bien les raisons. Il y a d’abord le poids du quotidien : la gestion au jour de jour de l’urgence pour tenter de manger, de faire face aux dettes, de gérer un logement délabré ou trop petit et qui ne prédispose pas vraiment à s’investir dans une action citoyenne dont les résultats ne s’obtiendront qu’à moyen ou long terme. Il y a ensuite l’attitude de celles et ceux qui ont le pouvoir. Leur trop fréquent mépris à l’encontre d’une population qui ne possède qu’un faible capital culturel, n’encourage pas à se tourner vers eux. C’est ensuite toute la rancœur accumulée contre un système politique vécu comme responsable de la rupture du contrat social : cela aussi ne favorise ni la confiance en ceux qui le représentent, ni l’optimisme face à ce qu’ils proposent.

Ce qui aggrave encore le fossé, c’est l’effondrement de toute dynamique collective liée et le phénomène de fragmentation. Si le mouvement ouvrier d’hier se soudait autour d’idéaux alternatifs et d’une contestation radicale de la société, les plus démunis n’arrivent plus à se prévaloir d’une appartenance commune. Ils ne s’inscrivent pas dans une quelconque remise en cause sociétale, mais dans un conformisme qui situe les responsabilités dans une dimension individuelle. Ils cherchent plutôt à se démarquer de leur groupe d’appartenance en se projetant vers un groupe de référence inatteignable. Tous ces freins sont autant d’obstacles à trouver sa place comme citoyen à part entière et tendent à transformer en citoyen entièrement à part.

Face à cette situation, le travail social peut-il continuer à se réfugier derrière l’obligation traditionnelle de réserve ? Du haut de ses cinquante années d’expérience de l’action sociale, Jacques Ladsous, ancien vice-président du CSTS, a lancé aux 600 000 professionnels en fonction dans notre pays un appel à la résistance et à la désobéissance civique.

Cette incitation trouvera un écho dans la description faite par Lucienne Chibrac, chef de Service au service social d’aide aux émigrants et doctorante en histoire, sur l’attitude du SSAE pendant l’occupation nazie. Cette action sera un mélange de pragmatisme venant répondre aux obligations liées aux gigantesques besoins qui se pressaient aux portes des bureaux et de sédition aboutissant à l’organisation d’un réseau qui permettra le sauvetage de 250 enfants juifs. La nécessité de cet engagement sera confirmée par Christelle Ansault, assistante sociale et membre de la commission travail social de la ligue des droits de l’homme : l’action sociale ne peut ignorer le contexte démocratique. Les droits économiques et sociaux sont indissociables des droits civils et politiques. La citoyenneté n’existe que dans l’ensemble de ces dimensions. La véritable égalité, ce n’est pas de reconnaître des égaux mais c’est d’en faire. De toute façon, le travail social a toujours pris ses sources dans la préoccupation démocratique, comme rappellera Cristina de Robertis, ayant pour fondement l’appropriation par chacun de sa vie et la prise progressive du pouvoir sur soi-même. Simple coïncidence ou illustration de la pertinence de la mobilisation récente, Alain Régnier, directeur de cabinet de Madame Olin, ministre déléguée à la Lutte contre la précarité a annoncé, à la tribune l’abandon du projet de loi Sarkozy sur la délinquance.

Les actes du colloque seront publiés dans la « Revue française de service sociale ». ANAS - 15 rue de Bruxelles - 75009 Paris. Tél. 01 45 26 33 79

Synthèse des journées consultables sur le site de l’ANAS


Post-Scriptum

Texte paru dans LIEN SOCIAL N° 715 du 1er juillet 2004





Pour citer cet article :

Jacques TRÉMINTIN - « Travail social et démocratie » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - juillet 2004.