dimanche 4 novembre 2001



LES ÉDUCATEURS SPÉCIALISÉS
Entre l’individuel et le collectif
Note de lecture


Joseph ROUZEL





Marie-Christine Hélari, Les éducateurs spécialisés entre l’individuel et le collectif, L’Harmattan, 2001, 184 p.


Une fois n’est pas coutume : je vais parler d’un ouvrage forgé au feu de la sociologie. Si j’ai souvent dénoncé le discours sociologique pour le mésusage qui en est fait dans le travail social, il faut en reconnaître la pertinence lorsqu’il sert de socle à la réflexion, à bon escient, même s’il atteint des limites que je vais évoquer.

L’auteure a longtemps exercé comme éducatrice spécialisée dans le Nord, puis comme formatrice à l’IRTS de La Réunion. En fait tout est dans le titre qui condense en deux mots la place difficile des éducateurs et que je détourne légèrement. Comme le dit l’adage : entre l’écorce et l’arbre, il ne fait pas bon mettre le doigt. Entre les impératifs de la vie en société (le collectif) et les exigences des reconnaissance du sujet (l’individuel), en ce point conflictuel que l’on peut nommer point d’insertion, un éducateur prend position. Il s’agit de faciliter le passage entre les deux. Je l’ai souligné depuis longtemps : l’éducateur est un passeur. Si l’on adopte ce point de vue, les interrogations de l’auteure pour savoir ce qu’il y a de commun entre toutes les places d’éducateurs dans le diachronique (le boy-scout des années 30, le technicien de la relation de 60, le travailleur social de 80, le développeur social de 90, et l’intervenant du territoire de 95 etc..) et le synchronique ( l’éducateur d’internat, d’AEMO, intervenant en toxicomanie, formateur de jeunes, accompagnateur d’handicapés...), ses interrogations donc, peuvent être nuancées. Les éducateurs sont ces passeurs d’hommes et de femmes en déshérence, frappés par les vacheries de la vie ou l’intolérance sociale. Du coup on peut décaler légèrement les propos de M.C. Hélari : le choix n’existe pas entre individu et collectif. La question pour les éducateurs, pour être trivial, est de permettre à l’un de s’emmancher dans l’autre, autrement dit de soutenir un sujet dans son insertion souvent conflictuelle, parce que justement logée à l’enseigne d’un sujet singulier, dans l’espace social. Conflictuel parce que ça ne colle jamais entre un sujet et ses autres. Entre le je et le nous il y a toujours des problème d’articulation !Du coup les combats d’arrière-garde, dont par moment l’ouvrage porte malheureusement les stigmates, tombent à la trappe. Pourquoi opposer des prises en charge individuelles et d’autres qui seraient collectives ? Cette position d’entre-deux qu’occupe l’éducateur relève de ce que Michel Autes nomme un paradoxe du travail social et que le philosophe Jean-Bernard Paturet désigne comme aporie : position inconfortable et tension insoluble. Entre l’écorce et l’arbre...

Au-delà de cette polémique qui n’en finit pas et stérilise la profession depuis belle lurette, le grand mérite de l’ouvrage consiste pour l’auteure à tirer de sa pratique un savoir qu’elle tente de transmettre. Le travail éducatif trop méconnu, parce que ses acteurs prennent rarement la parole et encore plus rarement la plume, y gagne en densité et en lisibilité. Même si parfois les exigences de l’exercice - il s’agit à l’origine d’un mémoire de DSTS - l’en éloignent : c’est là qu’on ne peut que critiquer la limite vite atteinte par les sciences sociales pour rendre compte de cette pratique singulière. Il reste peut-être pour aller de l’avant à inventer les mots de la tribu. Pas sans les savoirs que distille l’Université, mais en faisant un pas de coté pour produire une véritable élaboration de l’expérience sur le terrain. Faute de quoi deux menaces assombrissent l’horizon : la mainmise sur les formations par l’Université (c’est en partie chose faite dans les dispositifs actuels) et la disparition de la spécificité éducative sous des professions jugées moins nobles (à tort), mais surtout moins coûteuses (à raison). Avec des champs de compétences toujours nouvelles, à développer notamment dans sa confrontation au politique, cette profession demeure de façon invariante un des socles d’un possible changement social, à partir d’un investissement relationnel où les éducateurs ont développé un véritable savoir faire et du coté des individus et du coté des collectifs. Encore reste-il à le faire savoir ! L’ouvrage de M. C. Hélari, prix 1999 du Journal de l’action sociale, participe de cette mise à ciel ouvert. Même si je ne partage pas tous ses présupposés, je reconnais dans ce travail très minutieux, l’apport d’une pierre qui permettra peut-être, dans un futur proche, de construire au grand jour les coordonnées de cette profession de l’ombre.




Pour citer cet article :

Joseph ROUZEL - « Entre l’individuel et le collectif » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - novembre 2001.