mercredi 1er septembre 2004



URGENCE

Yves GUERRE





Un des fondements de notre culture rationaliste issue des « lumières » réside dans la croyance, longtemps tenue pour certaine, que le temps qui passe apportait le « progrès ». La science, conjuguée avec la sagesse et la démocratie était garante de cette lente mais inexorable montée vers les lendemains qui chantent.


Les uns professaient que l’histoire avait un sens et que l’horizon d’une société égalitaire ouvrait l’espoir d’une vie meilleure, les autres que l’extension indéfinie des possibilité du commerce libre nous conduirait vers l’abondance et le bonheur.

Nous voici aujourd’hui bien ennuyés.

Car nous devons constater, comme le comptable le nez sur le bilan, que rien de tout cela n’est advenu. L’une des utopies est morte de s’être réalisée dans l’indubitable cacophonie des privilèges d’une nomenclatura supportés par un univers concentrationnaire. L’autre, sous nos yeux, creuse les écarts de l’injustice et ne sait plus quoi faire de celles et ceux qu’elle jette implacablement sur le coté de la route.

Les deux, pourtant, avaient accumulés les signes du progrès : prévention et santé, contre confort et consommation. Mais elles avaient - ont - manqué ce qu’il y a d’inaliénable dans une certaine manière de vivre l’humanité : la considération et la fraternité. Celle-ci constamment écrite aux frontons des temples de la République n’est pas plus effective que la camaraderie déclarée à tous bouts de champ dans des systèmes fondés sur la délation, la suspicion.

Les totalitarismes qui se succèdent sont tous incapables, que ce soit le communiste ou le capitaliste devenu « libéral », comme il y a longtemps le chrétien et maintenant le musulman, de nous offrir à tous une perspective qui ne ressasse pas les mêmes impasses : silence dans les rangs, il y a des « experts » qui pensent notre bonheur à notre place.

L’époque porte au plus haut point, depuis presqu’un demi-siècle cette culture du mépris qui nous conduit à force de « bonnes décisions » toutes frappées du meilleur bon sens technique ou administratif, à avoir détruit une bonne partie de notre environnement, décimé des quantités innombrables de nos semblables, installé un système d’échanges de plus en plus inégalitaire entre les différentes composantes de la planète, voire au coeur des sociétés elles-mêmes et reculé sans fin dans l’attente d’une hypothétique croissance, l’avènement de la justice économique.

Face à un tel bilan - mais je sais bien que de bonnes âmes me taxeront encore « d’outrance et de pessimisme » - qu’il est facile de vérifier, d’enrichir, voire d’alourdir en « sortant un peu », il n’est pas facile de se décider pour la direction à prendre dans la perspective d’un changement.

D’abord à propos de notre système d’enseignement et d’éducation qui continue à développer la compétition, l’individualisme, le bourrage de crâne et l’incivilité que génère un système qui tisse le malheur et l’exclusion des plus faibles.

Et puis quant à nos systèmes de protection sociale - santé, retraites, chômage - dont la fin proche est sans cesse annoncée et qui parviennent de moins en moins à remplir l’office pour lequel ils ont été institués.

Ainsi aussi de la politique et de la démocratie représentative à bout de souffle, de confiance et d’efficacité.

Et enfin, peut-être à la source de tous nos maux, une vision de la culture élitiste, parcellaire, féodale, inefficace, impuissante à nous aider à penser le monde contemporain en lui donnant un sens.

Nous savons qu’il y a urgence.

Urgence à penser et à inventer d’autres moyens de produire une connaissance à même de nous aider à transformer le monde et qui ne nous soit pas imposée en surplomb ou de l’extérieur, mais qui soit coopérativement produite à l’issue de processus de citoyenneté directe où chacun ait un droit égal d’opinion, d’expression et de participation au débat.

Il y a là sans aucun doute la condition culturelle nécessaire à l’invention d’une démocratie de participation qui restera un voeu pieux tant que nous n’aurons pas compris comment passer de la démocratisation de la culture à la démocratie culturelle.

Nous avons le projet et la méthode. Unissons nos efforts !


Post-Scriptum

Article paru dans la revue « Résonnances », Revue du Réseau National Paroles dans la Cité

ARC-EN-CIEL THEATRE - FORUM VILLE
110 ter, rue Marcadet - Paris 75018

Tél : 01.42.23.40.30.





Pour citer cet article :

Yves GUERRE - « URGENCE » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - septembre 2004.