dimanche 11 novembre 2001



TRIBUNE LIBRE
Petite théorie sur une dérive théorique

Xavier BOUCHEREAU





Au hasard d’une lecture fort intéressante sur la maltraitance, je suis tombé sur la notion de « concept-écran ». Je n’ai pu m’empêcher de faire l’association avec l’idée de « souvenir-écran » ou « souvenir-couverture » développée par S. FREUD.


En effet, durant l’année 1899 S. FREUD publie un article dans lequel il avance que certains souvenirs d’enfance sont des constructions psychiques ayant pour but de maintenir éloignée de la conscience des représentations refoulées. Certaines théories, communément employées par les travailleurs sociaux, sont-elles des « concepts-écran », au sens ou elles procéderaient du même mécanisme. Autrement dit, sont-elles de simples scénari imaginaires conçus pour nous épargner une réalité insoutenable. Les concepts nous aident généralement à circonscrire la réalité, mais parfois, comme le « souvenir-écran », ils permettent de l’occulter. C’est tout au moins l’hypothèse que je me propose de défendre dans ces quelques lignes.

Le vocable socio-éducatif a emprunté aux sciences humaines et principalement à la psychologie certains concepts qui, désormais, sont maniés quotidiennement par les travailleurs sociaux. C’est ce que nous appelons notre jargon professionnel. Je soutiens que nombre de ces concepts, coupés de leurs bases théoriques (certes, parfois complexes), n’ont qu’une valeur classificatoire et non plus explicative. Ils sont devenus, au fil des ans, des diagnostics prêt à l’emploi, des casiers théoriques dans lesquels nous enfermons les personnes. « Défaillance de la fonction paternelle », « relation fusionnelle à la mère », « carence des repères », « caractère pathologique », « fragilité psychique » sont autant de concepts fourre-tout qui, galvaudés, ne veulent plus rien dire. Et pourtant nous continuons à les utiliser allègrement.

Le psychologisme que je tente ici de dénoncer à, selon moi, une fonction essentiellement déculpabilisante. En expliquant la souffrance humaine principalement par des causes individuelles, nous minimisons les responsabilités de notre société et de son organisation. Nous oublions ainsi, que nous participons activement à un contrôle social qui permet à une classe dominante de gérer la misère d’une population dominée, qu’elle a pourtant générée. Nous privilégions les explications psychologiques pour ne pas voir que nous assurons la pérennité d’un système excluant dont notre condition de salarié nous permet de profiter pleinement. Et c’est là, une vérité intolérable pour des hommes et des femmes qui se disent humanistes. Alors, nous nous empressons de noyer cette vérité sous une cascade de mots barbares... La clairvoyance passe par une volonté accrue du travailleur social d’interroger les conditions matérielles de vie des personnes en souffrance. Car disons le tout net : Elever trois enfants avec le RMI et les allocations familiales dans un trois pièces implanté au beau milieu d’une cité dite sensible, relève tout simplement de l’exploit. Et pour comprendre la fragilité d’une telle famille, il n’est nul besoin de rechercher systématiquement des raisons psychologiques, même si elles se révèlent parfois pertinentes.

Que nous nous opposions par principe au système social dans lequel nous évoluons est, j’en conviens, discutable, a fortiori lorsque cela entrave notre action. Je ne suis donc pas un adepte de la révolte permanente. En revanche, nous devons nous efforcer de comprendre les rouages, les enjeux et les effet de ce système, et nous devons en rendre compte dans nos interventions quotidiennes. C’est à mon sens une démarche indispensable qui relève de l’éthique professionnelle. Mais ceci est déjà un autre débat...

Je comprends et même je défends la nécessité qui est faite aux travailleurs sociaux de penser et donc de théoriser leur intervention pour prendre du recul. Cependant, prenons garde que cette mise à distance ne nous éloigne pas définitivement des préoccupations des usagers. Attention que cette nouvelle scientificité dont ce prévaut aujourd’hui le travail social ne se réduise pas à des effets de manche verbaux qui jettent le voile sur des injustices que nous n’osons plus dénoncer. Ne perdons pas de vue que l’empathie, la capacité à s’émouvoir demeurent des qualités professionnelles incontournables. Le travailleur social a plus que jamais un devoir d’indignation, à chacun de trouver son mode d’expression...




Pour citer cet article :

Xavier BOUCHEREAU - « Petite théorie sur une dérive théorique » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - novembre 2001.