lundi 12 juin 2000



L’insoutenable légèreté d’une pratique

Maxime HERNANDEZ






La déclinaison choisie pour aborder ce thème prend le parti de considérer trois niveaux qui interagissent entre eux :

- la dimension personnelle à l’oeuvre de par la nature de l’acte éducatif,
- la dimension professionnelle, cadre d’exercice des projets individuels et collectifs,
- et la dimension sociétale par laquelle les institutions, les acteurs professionnels et les publics sont mis en situation de rencontre.

Nous savons par expérience que les professions et métiers du social comportent une part de risque dès lors que nous assumons une place de tiers, une fonction médiane entre les politiques sociales au travers des missions des établissements et des services et les personnes censées être destinataires de nos actions, de nos projets. En fait, nous faisons de l’éducatif dans le social comme un certain Monsieur Jourdain faisait de la prose. Mais c’est bien mieux de le savoir. L’essence même des métiers de l’éducation, au-delà de la diversité des professions exerçant dans les différents champs, ne repose-t-elle pas sur le travail de relation entre des personnes, immergées dans un contexte de société ?

Cette dualité fondatrice de l’acte éducatif comporte tous les ingrédients d’une injonction paradoxale qui peut fatiguer, user, épuiser et faire souffrir. Faut-il pour autant apprécier ces effets comme nuisibles devant être éradiqués, ou au contraire les considérer comme inhérents au travail de relation humaine, d’aide et d’accompagnement qu’il importe de prendre en compte. Cela nous amène à la question des moyens conceptuels et pratiques nécessaires et disponibles pour un métier qui comporte des risques, qui ne peut s’exercer sans risques.

Nouages nécessaires ?

La clinique éducative ne peut se concevoir que dans sa relation au droit qui l’institue et qui lui confère sa légalité quels que soient les secteurs, les champs d’exercice professionnel, dans sa référence à une éthique de la professionnalité que les projets des établissements et des services animent et qui les légitiment et enfin dans l’implication de la responsabilité que nous engageons vis-à-vis des personnes dont nous nous occupons.

La difficulté majeure dans la prise en compte de ces constituants réside, il me semble, dans le risque qui est parfois pris de favoriser un des aspects au détriment des autres. Que l’on soit travailleur social en AEMO, en internat, que l’on soit inscrit dans le champ de la Protection de l’enfance, dans l’animation, dans l’insertion ou dans le soin ou encore dans l’aide sociale, que l’on soit du secteur public ou habilité, on est tous et toutes dans le passage obligé de la relation humaine. Que l’intervention d’aide et d’accompagnement se fasse de façon individuelle ou collective, il importe que la place de la personne, sujet de parole et d’histoire, prenne tout son sens. Cette place parfois impossible, comme pour les métiers que nous exerçons d’ailleurs, exige de ne pas sombrer dans l’idéologie réifiante des grands discours et des postures de sauveurs, qui nous feraient croire au bonheur social. Si ça existait, cela se saurait depuis le temps.

Il nous faut cependant considérer que l’acte éducatif est éminemment politique au sens où il participe aux affaires particulières et publiques des personnes dans la cité, que les lois et les usages instituent et codifient. De notre capacité individuelle et collective à infléchir la question de la citoyenneté, droits, devoirs et libertés, résultera l’efficacité du lien social indispensable à la communauté humaine. Avec ou sans fronton ornemental. Avec humilité et conviction, au point d’articulation de chaque sujet dans le tissu social, lieu de friction par excellence, nous savons que les métiers de l’éducation nous conduisent parfois à des parti pris. Qu’ils soient conceptuels ou théoriques, qu’ils privilégient les approches psychologiques, systémiques, sociologiques ou d’autres, les fondamentaux qui soutiennent les pratiques éducatives n’ont de raison d’être que d’être au service de... l’enfant qu’il faut accompagner et protéger, les parents qu’il faut soutenir et contenir, sur fond d’histoires de vies.

Ce qui peut constituer un poids, un fardeau propice à l’épuisement de nos professions, aurait à voir avec l’insupportable lourdeur des massifications qui nous désignent des populations cibles, classifications obligent, telles que les exclus, les RMistes, les inadaptés, les déviants, les handicapés, les délinquants et bien d’autres objets de nos interventions et sujets dans nos actions. Comme s’il nous revenait de nous occuper de la terre entière avec pour horizon le sentiment que cela ne se terminera jamais. Alors y a-t-il une issue ?

Voies de dégagement ?

Si nous pouvons nous référer à des professions semblabes, issues de formations initiales différenciées (éducateur spécialisé, assistante sociale, aide médico-psychologique, animateur socio-culturel, éducatrice de jeunes enfants, conseillère en économie familiale et sociale), nous ne faisons pas cependant le même métier, suivant que l’on exerce dans tel ou tel secteur du champ de l’éducation spécialisée, dans tel établissement ou dans tel service. Nous sommes convoqués à devoir questionner nos organisations de travail au travers des protocoles techniques et des procédures institutionnelles qui permettent la distanciation, la régulation des charges émotionnelles et des objectifs de travail poursuivis lorsqu’il s’agit de prendre en compte le mal-être et le mal-vivre des personnes que nous rencontrons.

Il nous faut sérier, au sens d’organiser les possibles habilités que procurent nos arts de faire, sans que, pour autant, nous n’ayons réponse à tout, réponse pour tout. De la place occupée par chaque professionnel, de son rapport dialectique entre les attentes des usagers et les réponses de l’institution éducative dépendra l’efficience de son action.

Celle-ci n’échappe pas à un moment ou un autre de son déroulement à l’appréciation des résultats obtenus, évalués suivant des critères qui se démarqueraient des seuls indicateurs technocratiques et gestionnaires. Pour autant, se complaire dans l’auto-évaluation ne comporte-t-il pas le risque de se légitimer " en se regardant le nombril ", zone bien connue pour échapper à toute confrontation critique. Et loin de moi l’idée de penser que nous sommes tous " ego ".

L’obligation de moyens ne peut suffire à elle seule à nous guider dans une démarche évaluative qui prenne en compte le possible et l’impossible de nos actions professionnelles. L’indécidabilité d’une telle situation, et pour ne pas rester dans l’opacité dans nos modes d’action, nous invite à clarifier nos postures et nos rapports de travail.

Comment peut-on exercer une profession en désaccord avec les finalités poursuivies et les moyens pour les mettre en oeuvre ? Comment peut-on être travailleur social sans référence à la mission que nous autorise et qui nous contraint ? Comment peut-on aider quelqu’un sans l’engagement humain qu’aucune technique ne saurait remplacer ? Comment peut-on enfin être témoin de tant de souffrances humaines et sociales sans le devoir de dire et d’agir ?

Nous le savons bien quand les saveurs du parfum d’utopie résistent à la dissipation des idées, pour ne pas advenir effluves des corps organisés, il nous reste à nous frayer un chemin entre le pensable et le possible. C’est de la vie dont on parle, de la nôtre, de celle des autres, des conditions d’existence, des accidents de parentalité, de conjugalité, des pannes d’enfance, des désarrois d’adolescence, des incomplétudes d’adultes.

C’est aussi aller à la rencontre de l’autre que celle-ci soit demandée ou contrainte, pour autant qu’il soit possible de le choisir vraiment.


Post-Scriptum

Texte paru dans Espace Social - N°12 - juin 2000





Pour citer cet article :

Maxime HERNANDEZ - « L’insoutenable légèreté d’une pratique » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - juin 2000.