vendredi 12 janvier 2001



Socialiser, éduquer, « citoyenniser » sont-ils une même affaire ?

Laurent OTT





Une certaine convergence de points de vue dans le secteur socio-éducatif tente actuellement de revaloriser la relation sociale, à la fois comme mode de cohésion sociale et de soutien des personnes en difficulté.


Il faut sans doute s’en réjouir, d’autant que ces termes témoignent d’une prise de conscience majeure dans ce secteur : il est urgent de revaloriser le concept de prévention en matière éducative et sociale ; les contraintes liées à la crise aveint mis ce concept sous le boisseau, au bénéfice de la répression ou tout au moins d’une juridification des rapports éducatifs.

Pourtant, force est de constater que ces discours qui se proposent de socialiser, retisser des liens de proximité, « reparentaliser », renforcer les facteurs de protection des individus opèrent souvent dans un certain flou de concepts.

On emploie par exemple facilement les mots de socialisation et d’éducation l’un pour l’autre ; cela me paraît dommageable car c’est porteur d’un certain nombre de malentendus qui vont par la suite générer des conflits.

Je précise ma pensée : l’Ecole reproche souvent aux familles l’absence d’éducation , ou de civilité qu’elle remarque chez les enfants. Ce constat est déjà idéologique. Au risque de choquer, je soutiens que ce n’est pas le rôle des familles d’éduquer, mais que leur rôle est de socialiser, ce qui n’est déjà pas mal, c’est à dire d’ouvrir l’enfant sur le Monde et sur l’Autre.

L’Education c’est une autre affaire et si l’Ecole se sent tellement abandonnée, ce n’est pas à cause d’une soi-disant démission parentale, mais parce que les espaces proxémiques et communautaires d’éducation ont aujourd’hui disparu. Il faudra qu’elle s’y fasse : l’Ecole est seule aujourd’hui pour éduquer avec les autres structures socio-éducatives et d’animation quand elles interviennent dans la vie de l’enfant ; il ne faudrait pas que la démission de l’Ecole se rajoute aux autres...

Il ne manque pas tant aux jeunes d’aujourd’hui de soutien à la parentalité que de soutien éducatif. Les parents font ce qu’ils peuvent. Souvent ils font mieux que les institutions et réussissent au moins à préserver leur espace familial des conflits et des affrontements qui discréditent les institutions. Et quand les parents n’y arrivent pas c’est souvent car ils sont trop seuls ; il manque alors d’autres partenaires éducatifs qui depuis longtemps ont déserté les espaces de vie en collectivité : voisinage concerné, famille élargie, alliés, pairs, confréries professionnels, mouvements sociaux, etc.

Ainsi, je ne crois pas à la thèse de la « dérive socio-éducative » des institutions et notamment de l’Ecole qui viendrait compenser une soi-disant démission des familles, chère aux anti-pédagogues, et qui conduirait les institutions scolaires à une impossibilité d’enseigner : en effet, enseigner et éduquer ont toujours été quoi qu’on en dise deux activités inséparables à l’Ecole.

Malheureusement, je crois, par contre à une autre dérive : c’est la dérive sociale de l’espace de la vie publique.

Pour le dire simplement, je pense que l’on a de plus en plus tendance à remplacer les espaces politiques par des espaces sociaux et on laisse croire ainsi que la politique ce serait justement de faire du social et que le social pourrait tenir lieu de politique.

Où sont les débats politiques non pas à la télé mais dans la société ? Où sont les projets publics, les initiatives publiques émanant de groupes de citoyens ?

En faisant du social, en donnant de la politique le spectacle d’une vitrine de mesures plus ou moins attrayantes et concurrentes entre elles (35H00, RMI, SMIC etc.), et qui toujours descendent du « haut » vers le « bas », c’est l’idée même de la construction collective du sens et de la vie en commun que l’on annule.

Je pense qu’en effet, la politique d’aujourd’hui se doit d’être concrète et de parler de la vie, mais elle doit inventer de nouvelles formes d’action, d’appropriation et d’intervention directe de la part des citoyens. Il est temps de libérer l’initiative sociale (qui est un acte politique) des gens et paradoxalement souvent, en levant les obstacles construits par les savantes et foisonnantes tours de Babel de l’administration et de la réglementation sociale : cela est justement du ressort de l’Education, entendue dans un sens antique, c’est à dire de préparation à la vie politique.

Une telle libération de l’initiative citoyenne se doit de passer par un autre traitement politique des associations et de la vie associative en général et devrait sans doute aller jusqu’à une reconnaissance quasiment constitutionnelle de ce droit.

Il est temps de dépasser la question de la socialisation, de la préparation à la fréquentation des institutions. Il est temps aussi d’arrêter de penser la question de la citoyennisation des jeunes et des groupes les plus marginalisés uniquement en termes de répression ou « d’apprentissage ».

Une éducation véritable à la vie citoyenne présuppose de fait une ré-appropriation collective et groupale des espaces sociaux.


Post-Scriptum

Texte paru dans SOCIAL 44 - janvier 2001





Pour citer cet article :

Laurent OTT - « Socialiser, éduquer, « citoyenniser » sont-ils une même affaire ? » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - janvier 2001.