samedi 17 novembre 2001



Michel BOUTANQUOI
Travail social et pratiques de la relation d’aide
PREFACE


Michel CORBILLON





Michel BOUTANQUOI. - « Travail social et pratiques de la relation d’aide ». - L’Harmattan. - Coll. Savoir et formation. - Juin 2001.


L’ouvrage de Michel BOUTANQUOI se distingue par l’originalité de l’approche qu’il propose au lecteur. Certes, l’objet général étudié, le travail social, bénéficie de discours et d’analyses variées et multiples. Mais, les repères théoriques et les modalités pratiques du travail présenté entraînent des développements inédits et un renouvellement de la connaissance dans le domaine. Les pratiques professionnelles des travailleurs sociaux sont ici appréhendées dans leur articulation avec les représentations : comme le signale Michel BOUTANQUOI, « représentations et pratiques s’engendrent mutuellement ».

Le travail social se révèle être un phénomène multiforme, les questions qui le traversent sont compexes. Pour Michel BOUTANQUOI, le travail social se met en scène à travers une relation d’aide. Cette position n’est pas propre à l’auteur mais la perspective qui est adoptée est originale. En effet, le lecteur n’est pas convié à une réflexion sur le contexte social et socio-institutionnel de l’aide ou à une description des modalités concrêtes de cette aide, ou encore à une analyse des aspects psychologiques de la relation. La présente recherche examine la façon dont se construit une représentation d’autrui à travers la relation d’aide. Plus précisément, c’est un effort pour tenter de comprendre comment le travail social se développe à travers les représentations de l’autre, « l’inadapté », et l’adhésion ou non de ce dernier aux représentations qui lui sont soumises.

L’élaboration théorique est étayée par une analyse critique très complète de la littérature. La problématique remet en cause les visées déterministes des travaux des années 70/80, notamment autour de la thèse du contrôle social, et se situe dans une approche qui s’appuie sur les théories de l’acteur, l’interactionnisme et le constructivisme. Cependant, l’auteur ne néglige pas pour autant les conditions sociales, le contexte dans lequel les acteurs s’expriment, il adopte une position très inspirée d’Alain Touraine, à savoir « une certaine idée de l’homme tout à la fois produit et producteur de la société ».

Travail de recherche avant tout, la théorie est mise à l’épreuve du terrain. L’approche empirique s’appuie sur un dispositif de recueil des données tout à fait important et productif : 175 travailleurs sociaux, issus de 40 équipes différentes, ont été rencontrés pour l’exercice des associations de mots et 29 dans le cadre d’entretiens. La sélection des populations et des terrains étudiés n’est pas fortuite. Les choix effectués sont au coeur du travail social français, ainsi ont été retenus :

- Le champ de la protection de l’enfance,
- les deux professions « historiques » du travail social, les éducateurs et les assistantes sociales,
- cinq terrains d’exercice qui recouvrent l’essentiel des pratiques, le service social scolaire, l’action éducative en milieu ouvert, la prévention spécialisée, l’internat et l’accueil familial spécialisé.

Après une introduction dense qui situe le modèle théorique de l’auteur, la première partie permet de préciser et d’expliciter les références et la problématique. Elle enracine le modèle dans l’analyse de la littérature et dans un travail conceptuel très fouillé, notamment autour du concept de représentation. La place centrale occupée par ce dernier n’est pas usurpée puisqu’il donne cohérence à l’ensemble de l’ouvrage. le travail théorique réalisé s’avère productif et permet de développer la problématique personnelle de l’auteur, d’y trouver un point d’appui. Beaucoup d’aspects pourraient ici être cités, notons la mise en évidence des différentes composantes de la représentation des inadaptés par les travailleurs sociaux : représentation de soi et du métier, du contexte social, de l’objet de l’action (la déviance), de l’objet de l’intervention (la population concernée).

Nous souhaitons souligner le plaisir que nous avons pris à la lecture du premier chapitre exposant de façon claire et synthétique les discours et les analyses qui ont été produits sur le travail social depuis une trentaine d’années (notre propre inscription sociale, au cours de ces années, n’y est sans doutes pas étrangère). Les principaux débats qui ont traversé et parfois ébranlé le travail social, sont relatés et commentés. La lecture proposée par Michel BOUTANQUOI est très pertinente et la mise en perspective éclairante.

Le coeur de l’ouvrage est constitué par le développement des propres recherches de l’auteur. Après un exosé des aspects méthodologiques et techniques, les principaux résultats sont analysés et discutés. Ces derniers sont organiés autour des deux aspects dont l’articulation a été évoquée ci-dessus : les représentations sociales des travailleurs sociaux et leurs pratiques de la relation d’aide. Les synthèses réalisées à la fin de chaque chapitre permettent au lecteur de retenir les résultats principaux de l’analyse. Il n’est pas question ici de reprendre ces conclusions partielles mais nous souhaitons cependant relever quelques résultats importants. Les sujets de l’enquête ne perçoivent pas les métiers de l’aide comme des métiers de transformation sociale. Mais ils insistent sur la rencontre avec autrui, sur la relation qui s’instaure, même si la réalité sociale qui en est le cadre n’est pas ignorée. Par ailleurs, s’il existe un fond commun de représentations parmi les différents travailleurs sociaux, l’influence des terrains d’exercice et des pratiques est mise en avant pour expliquer la diversité des représentations. Enfin, on relève l’existence d’une représentation de la déviance qui oriente fortement la relation d’aide.

Les choix méthodologiques et techniques effectués pour l’investigation empirique apparaissent pertinents. On appréciera la maîtrise des différents aspects techniques mis en oeuvre : échantillonnage, constitution des catégories d’analyse, choix des variables, traitements statistiques, etc. Michel BOUTANQUOI sait interroger ses propres choix, il conduit avec minutie et prudence sa démarche. Par exemple, devant l’impossibilité de pouvoir saisir les pratiques des travailleurs sociaux par une observation directe, le chercheur a recours à des entretiens. Mais, des modalités spécifiques sont élaborées afin de tenter d’éviter les biais dus à la situation d’entretien et de favoriser une implication des interviewés : ainsi, ceux-ci sont invités à parler de situations concrêtes dans les quelles ils sont impliqués.

Comme le souligne lui-même l’auteur, les deux types de recueil des données (association de mots et entretiens) et les différentes modalités d’analyse donnent de la consistance aux résultats, par les convergences et les articulations qui sont repérées. En tout état de cause, l’importance du corpus de données et les choix du chercheur autorisent une double approche clinique et quantitative qui s’avère judicieuse.

Avant de conclure, notons que face à un propos qui aurait pu devenir obscur par la complexité de l’approche, la clarté de pensée et d’écriture de l’auteur est précieuse pour le lecteur.

En fermant le présent ouvrage, le lecteur aurait envie de poursuivre la réflexion engagée par Michel BOUTANQUOI. L’écrit fourmille de remarques qui peuvent engager des réflexions, des pistes pour l’analyse du travail social. Ce sentiment dynamique qui nous anime, cet appel à la réflexion qui souligne la richesse de la recherche réalisée, n’est sans doutes pas le moindre mérite de ce travail




Pour citer cet article :

Michel CORBILLON - « Travail social et pratiques de la relation d’aide » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - novembre 2001.