jeudi 28 octobre 2004



Drogues licites, drogues illicites

Joël PLANTET





L’évolution des consommations de drogues et le regard de la société sur le phénomène entraînent un infléchissement de l’action des pouvoirs publics. Sur le terrain, les professionnels s’interrogent, et engagent de nouveaux partenariats


Conjointement menée entre 2000 et 2003 par l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) et par la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et les toxicomanies (Mildt), une enquête - Escapad 2003, la quatrième du genre - faisait récemment part d’évolutions importantes dans la consommation des produits psychoactifs par les jeunes de 17-18 ans. L’augmentation de l’usage de médicaments psychotropes, surtout chez les filles, y était signalée. Par ailleurs, l’usage quotidien et occasionnel du tabac est en baisse (les hausses successives de prix du tabac de janvier et d’octobre 2003 y sont probablement pour quelque chose), de même que la consommation de cannabis (une campagne sera tout de même lancée en février 2005 : cette consommation avait presque doublé entre 1993 et 2002 pour les 18-44 ans). Menée auprès de plus de 15 000 jeunes, la recherche s’alarme enfin du fait que huit jeunes sur dix sont concernés par un usage régulier d’alcool : une campagne de la Mildt devrait prochainement sensibiliser sur les « usages réguliers et excessifs, et sur l’alcoolisme chronique ». En effet, ce produit occupe une place particulière dans le paysage : le nombre des décès annuels qui y sont attribués est évalué à 45 000 pour la seule année 2000 (cancers, affections digestives, accidents et traumatismes...). Le nombre de consommateurs « à problème » est estimé entre quatre et cinq millions, dont deux millions sont dépendantes. L’objectif est de réduire, dans les cinq prochaines années, de 20 % la consommation moyenne d’alcool par habitant.

Élaboré par la même mission interministérielle, un plan gouvernemental de lutte contre les drogues illicites, le tabac et l’alcool 2004 - 2008 le reconnaît en préambule : le phénomène touche directement ou indirectement l’ensemble de la population, et représente « un problème majeur tant de santé publique que de sécurité »... Au plan de la prévention et outre les campagnes d’information, des consultations spécifiques « à orientation cannabis » à destination des jeunes usagers et de leurs familles devraient se mettre en place dans tous les départements. Le volume des appels traités par le 113 - « DATIS » (Drogues alcool tabac info Service) - augmente significativement depuis sa création en juin 2001, et une « réorganisation des services de téléphonie sociale » s’impose.

Un forum sur les usages de drogues

Dans les salons de l’Hôtel de Ville parisien, une rencontre a permis, les 7 et 8 octobre derniers, des échanges entre travailleurs sociaux, sociologues et médecins (dont neurobiologiste) et... usagers, avec en toile de fond les affiches de l’exposition du Crips. Trois ateliers ont permis de faire émerger quelques enjeux. Le premier, Jeunes et produits : prévenir, en parler et agir, a insisté sur le sens à donner aux conduites addictives, sur l’importance d’identifier les facteurs de vulnérabilité et le moment déclencheur entre consommation occasionnelle et excessive. Un autre atelier décrivait le travail avec les familles comme devant être assuré « dans un climat de compétences communes ». Ainsi, un centre d’accueil associe les parents via les pratiques du théâtre-forum, les faisant ainsi pleinement participer au travail de prévention par des jeux de rôle. Cet espace de jeu, ce « comme si » est justement ce qui manque à ces familles, notent les professionnels présents. Le dernier, intitulé Accueillir les usagers de drogues et favoriser leur insertion sociale, a longuement débattu de l’inconditionnalité de l’accueil, la question partageant l’assistance. L’importance du réseau et de sa pluridisciplinarité a été, dans ce domaine, particulièrement soulignée, le but étant toujours de déboucher sur un retour au droit commun. Des initiatives nouvelles ont vu le jour : tel service social polyvalent parisien, par exemple, accueille des militants de Médecins du monde pour des stages, et réciproquement.

Mais on a pu entendre également des constats de fatigue : « on n’a pas assez de lieux... », « on s’épuise », « il nous faut gérer la violence », « la nouvelle législation concernant les soins pour les étrangers nous rend le travail impossible... ». À l’hôpital Beaujon, à Paris, nous indique un psychiatre addictologue, il faut compter entre huit semaines et quatre mois d’attente pour un rendez-vous... Etc. La question des moyens est d‘évidence, là aussi, au centre des débats.


Post-Scriptum

Texte paru dans LIEN SOCIAL N° 726 du 21 octobre 2004





Pour citer cet article :

Joël PLANTET - « Drogues licites, drogues illicites » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - octobre 2004.