samedi 12 février 2005



La fonction de « Formateur - Terrain »

Muriel LAFFAILLE





La réforme du diplôme d’Etat d’assistant de service social est maintenant actée. Après bien des débats, la parution échelonnée des textes prévoit la mise en œuvre immédiate dès la rentrée 2004 (des circulaires d’application sont encore attendues, d’où le maintien d’une zone d’incertitude).


Les centres de formation sont en effervescence tant le délai -ou plutôt l’absence de délai- rend difficile l’opérationnalité immédiate de cette réforme. Désormais quatre blocs de compétence (les interventions professionnelles en service social, l’expertise sociale, la communication professionnelle et l’implication dans les dynamiques partenariales, institutionnelles et inter-institutionnelles) fondent l’architecture de la formation basée sur le principe de l’alternance. Certes, le temps dévolu à la formation pratique réduit la durée des stages de deux mois ce qui est à regretter. Néanmoins, le principe fondamental de la complémentarité entre l’enseignement théorique et les temps d’immersion sur le terrain est réaffirmé.

Une formation en alternance impliquant les employeurs...

Si les centres de formation réfléchissent activement aux modifications à apporter au cursus proposé, si la profession dans son ensemble est interpellée sur l’apport de cette réforme en terme de légitimité de l’action sociale, les employeurs sont, eux aussi, appelés à fixer les modalités et le contenu de leur contribution. De fait et en application des nouveaux textes, ils se doivent d’être immédiatement présents dans la mise en œuvre de la réforme. En effet, la notion de site qualifiant inscrit le lieu de stage dans une dimension d’organisation apprenante où la responsabilité des cadres est engagée au côté des professionnels de terrain.

Une dynamique nouvelle est créée. Elle prévoit que chaque institution élabore un projet d’accueil des stagiaires sous la responsabilité d’un référent (à noter que les textes prévoient que seule la moitié du temps de stage doit s’effectuer sous la responsabilité d’un référent assistant social ce qui ne manque pas d’interroger...). Un agrément sera demandé sur la base d’un projet d’accompagnement du stagiaire par une équipe pluri-professionnelle. Le terrain de stage doit être un lieu formateur mettant en exergue les domaines de compétences sur lesquels il s’engage en fonction des blocs de compétences ciblés.

Les professionnels de terrain, jusque là souvent isolés dans cette démarche pédagogique, sont inscrits dans cette dynamique institutionnelle. Le référent, au nom de l’institution, a pour mission de conduire cette démarche, de favoriser l’investissement de l’ensemble des professionnels travaillant sur le site, de rechercher et promouvoir l’engagement des assistants sociaux pour cette activité pédagogique particulière car incluse dans la pratique quotidienne.

...et confirmant les formateurs terrain comme maillon essentiel dans la démarche d’apprentissage.

Une des caractéristiques de cette réforme concerne l’engagement demandé aux employeurs. Cela veut-il dire que les professionnels de terrain vont connaître des modifications fondamentales dans leur rôle auprès des étudiants ?

Jusqu’alors, la relation formateur/formé était basée sur le principe de l’accompagnement individualisé. L’assistant social, tout en agissant dans sa pratique, construisait une relation « duo » permettant à l’étudiant de s’imprégner de ce quotidien professionnel et de s’y engager dans une approche dite expérientielle. Cela va-t-il changer ?

Certains pensent que cette réforme, redéfinissant l’alternance, va modifier notablement cette pédagogie qualifiée de modèle. Certes, nous l’avons vu, l’employeur s’inscrit dans l’organisation du dispositif d’accueil et d’accompagnement. Certes, les autres professionnels vont être sollicités. Mais, au quotidien, peut-on penser que le stagiaire va naviguer seul, sans « boussole », sans guide, dans le circuit complexe que constituera son lieu de stage. En fait, il restera sous la responsabilité (déléguée par le référent institutionnel) d’un professionnel qui sera chargé de l’accompagner, le tutorer. La relation directe et privilégiée avec un professionnel en position de formateur terrain va ainsi demeurer. Et c’est heureux car la construction professionnelle et l’acquisition de compétences passent autant par un enseignement théorique que par une mise en situation permettant d’expérimenter des actes professionnels, et cela dans un milieu comprenant de multiples composantes chargées de sens et s’inscrivant dans un contexte organisationnel. Cela suppose une interaction avec une personne expérimentée capable d’assurer la transmission d’un savoir en actes et de proposer un travail d’analyse des pratiques.

Alors oui, la fonction de formateur terrain reste essentielle dans le dispositif et nous n’éviterons pas la relation basée sur la pédagogie du modèle car l’étudiant recherche des repères servant de référence, tant dans la manière d’agir que dans la construction de son identité professionnelle. Mais d’autres approchent sont en oeuvre.

Fonctions « tutorales » ou la transmission de savoirs issus de la pratique

Au delà de la définition classique du savoir pratique réduit à la seule exécution de connaissances théoriques, ce que les assistants sociaux transmettent aux stagiaires relève d’un autre niveau de savoirs produits dans et par l’action également appelés savoirs incorporés. C’est cette habileté, cette compréhension intuitive, ce sens de l’agir adapté et adaptable à l’incertitude de chaque situation qui définissent ses savoirs en cours d’action. Souvent tacites, ils sont mis en évidence par le formateur terrain qui accompagne l’étudiant dans son apprentissage en lui permettant d’incorporer ses savoirs uniquement accessibles sur le terrain en prise directe avec le réel en action.

L’analyse du travail est au cœur du processus formatif proposé au stagiaire. Cela passe par l’auto-analyse, l’explicitation des actions matérielles et mentales, la co-analyse et l’objectivation, la théorisation. L’apprentissage est basé sur toutes les composantes de la réalité quotidienne. Ainsi, tout fait matière à réflexion. La pratique étant le terreau à partir duquel se construit l’accompagnement pédagogique, l’assistant social formateur terrain, au détour de cette activité pédagogique, est lui-même dans une ré-exploration de sa pratique dans toutes ses composantes à savoir la relation individualisée avec l’usager, le travail d’équipe, le travail en collaboration avec les partenaires, l’inscription dans un travail réseauté, la communication, l’accès à l’écriture et le positionnement d’expert apportant un éclairage et une intervention adaptés aux situations inédites.

Dans le cadre de la réforme, il s’agit de formaliser cette démarche et de définir, pour chacun (ou partie) des blocs de compétence repérés, en quoi et comment le site qualifiant, avec l’ensemble des intervenants, est en mesure de contribuer à la construction professionnelle des étudiants accueillis. Cette démarche de conceptualisation va obliger, en amont, à repérer, définir et mettre en visibilité ce qui était, jusqu’à présent, élaboré selon une approche intuitive et empirique. Les assistants sociaux, souvent isolés, se retrouvaient en situation de « tutorat » avec une idée parfois imprécise sur la façon de procéder. Comment transmettre ? Selon quelle progression ? A partir de quels éléments objectivés ? Le fait de se situer dans une perspective de validation de site qualifiant va favoriser le dépassement du questionnement individuel pour s’inscrire dans une démarche collective. C’est en cela que la profession, avec le pilotage proposé par le référent désigné par l’employeur, doit pouvoir s’engager dans une dynamique d’amélioration du dispositif d’accueil des étudiants en passant par un travail d’identification des compétences en action. Cela doit permettre l’accès à un niveau de méta-connaissances (connaissance de ses connaissances) pour chacun des professionnels mais également collectivement ce qui, potentiellement, peut créer les conditions d’une dynamique de mise en reconnaissance de la professionnalité des assistants sociaux par une démarche communicante.

Enjeux professionnels engagés par l’activité de formateur terrain

La réforme du diplôme aborde la question des stages en évoquant le concept d’organisation apprenante. J.P. Anciaux [1] , dans son ouvrage L’entreprise apprenante : vers le partage des savoirs et des savoir-faire dans les organisations, évoque cette notion managériale où « l’idée force est de donner et de recevoir ». A partir du constat où « chacun apprend davantage quand il enseigne à d’autres ce qu’il fait », on se situe dans la perspective où chacun peut devenir, à la fois, transmetteur et récepteur d’informations. C’est une source de motivation pour les professionnels et un processus d’évolution dynamique pour l’institution.

Les assistants sociaux participent à la formation de leurs futurs collègues. Ils peuvent percevoir une indemnité selon là où ils travaillent. Mais c’est loin d’être le cas le plus général et la réforme ne corrige en rien ce défaut de reconnaissance de cette activité particulière qui sollicite beaucoup, prend du temps et de l’énergie, n’autorise aucun allègement de la charge de travail. Mais alors, de quoi se nourrit la motivation ? En donnant à apprendre, il apparaît qu’il reçoivent. Il y a un espèce de donnant/donnant où chacun tire partie du cheminement commun. L’assistant social, à condition que l’accueil d’un stagiaire relève de son seul arbitre, puise un bénéfice professionnel indéniablement fort. Il évolue professionnellement en élargissant ses compétences, en accédant à un niveau de maîtrise par la conscience de ce qu’il sait, en renforçant son sentiment identitaire. Son engagement professionnel est favorisé.

Réforme du D.E. : une opportunité pour les assistants sociaux de se faire entendre et d’agir pour une meilleure prise en compte de leur professionnalité.

L’employeur, acteur incontournable dans l’application de cette réforme doit savoir se saisir de cette occasion. En effet, l’expérience tirée de l’analyse du travail, la formalisation de ce qui constitue la compétence professionnelle, l’investissement dans cette démarche passée de l’individuel au collectif, constituent un tremplin nouveau pour inclure les assistants sociaux dans la construction de projets nouveaux. Cette forme d’expertise issue de cette activité pédagogique doit pouvoir être sollicitée au profit d’une démarche d’acteur institutionnel agissant.

La prise en compte par l’employeur de ce mouvement évolutif est important à double titre. Au niveau individuel, le repérage de l’évolution des compétences par ce travail de transmission doit aboutir à une véritable politique de gestions des compétences permettant de valoriser les trajectoires individuelles et d’agir sur les motivations et l’investissement professionnel. Plus largement, ces connaissances, ce niveau d’expertise représentent un potentiel que l’institution doit reconnaître et valoriser. Pour conclure.

Que l’employeur soit une importante institution sociale ou une association de plus petite taille, cette réforme le concerne. C’est un enjeu majeur pour l’avenir de la profession et la venue sur le terrain de nos futurs collègues. C’est également un challenge car s’y impliquer offre la possibilité de repérer et mettre en valeur les compétences. C’est intégrer les assistants sociaux dans la mise en œuvre des politiques sociales par une meilleure connaissance et donc reconnaissance de la profession. Chacun, de la place qu’il occupe, est concerné. Communiquer, expliciter, formaliser, s’associer dans la réflexion, voilà le projet qui doit nous rassembler.


Post-Scriptum

"la formation et la qualification des travailleurs sociaux" PLUME N° 33- Janvier 2005- Revue du CLICOSS 93

Information sur la revue : clicoss93@wanadoo.fr

Muriel LAFFAILLE : « impact de la fonction de formateur terrain sur la professionnalité des assistantes sociales en santé mentale » Mémoire DSTS 2002(document disponible au CLICOSS)



Notes

[1] ANCIAUX J.P « L’entreprise apprenante : vers le partage des savoirs et des savoir-faire dans les organisations. Les Editions d’Organisation, Paris, 1994.




Pour citer cet article :

Muriel LAFFAILLE - « La fonction de « Formateur - Terrain » » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - février 2005.