jeudi 24 février 2005



Introduction...

C.N.A.E.M.O.





Nous nous proposons, dans le présent numéro d’Espace Social, de revisiter les « fondamentaux » culturels du milieu ouvert, à partir de l’examen des pratiques - et des principes qui les inspirent - s’exerçant à cette frontière sensible de l’ « entrée chez les autres » et ce, particulièrement dans le contexte emblématique de l’AEMO, de façon à contribuer au débat jamais clos du « au nom de quoi », du « pourquoi », du « comment » et du « jusqu’où » de l’intervention dans ce souci constant de ses légitimités qui à la fois l’autorisent et la limitent.


De prime abord, il convient de garder à l’esprit qu’ « entrer chez les autres » ne va jamais de soi, que cette démarche n’est jamais anodine, même si - surtout (?)si - « ça se passe bien ». Le domicile est ce lieu de l’intime qui symbolise la dimension inaliénable du sujet libre, l’espace autorisé de sa clôture assurant son droit à se protéger du regard de l’autre, dont le forçage s’apparente au viol symbolique. Mais, justement parce qu’il est l’abri du secret où s’exprime la dimension privée de l’existence, le huis clos de la demeure peut être aussi le lieu de tous les abus ; il convient donc parfois, sous conditions, d’y entrer pour y (sa)voir...ce qui ne nous regarde pas ! Paradoxe donc qui oblige l’intervenant, lié au double respect des personnes et de sa mission, à l’exercice délicat d’une « intrusion bienveillante » dont le message aux familles tiendrait dans cette adresse singulière : « bienvenue...chez vous » !

Les différents articles se déclineront sur deux axes qui à la fois séparent et relient théories et pratiques : d’une part celui où s’énonceront les raisons d’entrer qui seront nos PORTES D’ENTREE dans la manière de poser la question de la légitimité et du sens de la rencontre chez l’autre et, d’autre part, celui où, sur LE PAS DE LA PORTE, se décriront les façons d’entrer c’est à dire la manière dont les professionnels conçoivent et ressentent les exigences du paradoxe pragmatique d’entrer (mais pas tout à fait )... tout en restant dehors ( mais pas tout à fait ).

I. LES PORTES D’ENTREE : les enjeux de l’entrée chez les autres.

Entrer chez les autres ne se fait pas sans égards et les professions du social ont dû opérer une lente maturation pour parvenir à un meilleur respect de la vie privée des personnes ; c’est ce que, en sa qualité de « grand témoin », Guy DREANO vient nous confirmer en nous rappelant que, d’une certaine façon, nous revenons de loin, nos métiers ayant, depuis les internats d’antan, partie liée avec les pratiques d’intrusion dans l’intimité des chambres ou celle du courrier. On retiendra aussi sa mise en garde de ne pas nous reposer sur les lauriers de l’éthique dont le succès actuel risque d’en occulter l’exigence, tant il est vrai que l’on ne s’acquitte jamais totalement des obligations dues au respect de l’autre ; seul un travail continu en équipe, nous dit-il, peut prémunir les éducateurs de leur « tendance à l’inquisition ». Qu’on se le dise...

L’intervention chez les autres, précisément parce qu’elle induit une intrusion, doit donc s’autoriser de principes qui en garantissent la légitimité. C’est à cette réflexion approfondie sur les fondements de l’intervention à laquelle se livre Jean Louis LAUQUE qui légitime l’entrée chez les autres, non pas au titre d’un banal contrôle social aux relents moralistes, mais en référence à ce qu’il appelle « la fonction parentale de l’Etat » qui doit répondre de cette absolue nécessité du tiers symbolique qu’il s’agit de mettre en scène et en jeu par l’intervention socio-judiciaire afin de soutenir les conditions mêmes d’un sens propre à instituer l’humain en garantissant à l’autre sa place irréductible de sujet parlant contre la folie de l’autre-comme-objet-de-jouissance à laquelle conduit l’expression fusionnelle et mortifère de la toute puissance.

Ainsi donc, ce pourrait être cette communauté de destin qui nous relie à nos frères humains qui, à la fois, nous autorise et nous oblige à la sollicitude envers l’autre jusqu’à, si nécessaire, cette ingérence humanitaire chez lui que peut impliquer l’exercice de cette responsabilité à laquelle engage la reconnaissance de cet autre comme un « autre soi-même ». C’est à cette réflexion que nous conduit la lecture de P. FERRENCQ qui attribue à cette transcendance nécessaire pour aider l’autre à l’immanence de son propre chemin, le beau nom de Fraternité.

La Fraternité repose sur la re-conaissance de l’autre comme notre semblable. Poursuivant ce fil conducteur, R. SECHER considère précisément la « demande de reconnaissance » comme un enjeu fondamental des relations humaines ; il énonce alors les trois registres sur lesquels pourrait se décliner une éthique de la rencontre : il s’agit des impératifs de la sollicitude, de la reconnaissance juridique, et de la solidarité qui apparaissent ainsi comme des points d’appui pertinents propres à donner de la consistance à cette obligation de la reconnaissance d’autrui comme condition de l’estime de soi dont pourrait être comptable une éthique de l’intervention éducative soucieuse de la « dignité parentale ».

C’est dire combien l’éthique oblige, comme le souligne à son tour Elian DJAOUI pour qui intervenir à domicile c’est fondamentalement « expérimenter l’altérité » ; dès lors impossible de sortir indemne de chez l’autre à la condition expresse de lui renvoyer l’ascenseur de l’hospitalité en devenant à notre tour accueillants à son égard c’est-à-dire disponibles à l’idée que sa singularité n’est pas réductible à une quelconque étrangeté mais doit être resituée et comprise comme procédant de la d’une vision du monde organisée par une véritable culture, en l’occurrence, la culture familiale.

Ainsi, la rencontre de l’autre suppose-t-elle la réciproque d’une invitation qu’adresse le visiteur à son hôte : pour Bruno TRICOIRE, celle-ci consiste à le convier à prendre place - à part égale- aux échanges d’une délibération commune au profit de l’émergence d’un sens partagé pour une intelligence collective inédite de la situation-problème dépassant par là même les visions parcellaires de chacun. S’engager dans...ce qu’on ne connaît pas, répondre de l’incertitude inhérente à l’in-connu de la co-évolution à partir de la perplexité comme ressource pour s’ouvrir à la promotion des possibles, voilà les exigences d’un changement qui devient alors à charge de l’intervenant qui doit supporter l’épreuve de sa radicale incomplétude et témoigner des obligations engagées par sa fidélité même au processus complexe d’un à-venir qui soit un devenir commun. C’est aussi dire combien « entrer chez les autres » suppose de « sortir de (chez) soi ».

II. LE PAS DE LA PORTE : ou « l’entre-deux » de l’inter-vention

En praticien de l’AEMO, Xavier BOUCHEREAU s’interroge sur ce qui se joue dans cette obligation de se voir (dans les deux sens du terme) qu’induit l’entrée chez les autres : il nous dit en substance qu’il s’agit de maintenir symboliquement la porte ouverte : d’abord, veiller à ce que la porte ne se referme pas derrière nous pour nous laisser « dedans », chez l’autre comme chez soi, sous l’effet du collage empathique auquel conduit facilement l’envahissement émotionnel ; mais aussi, à contrario, ne pas fermer la porte devant nous et nous retrouver « enfermés dehors » à l’abri de nos concepts dans cette apathie de la distance désimpliquée à laquelle aboutissent certaines formes de solipsisme théorique. La posture éducative relève de cet engagement éthique à conjuguer émotion et réflexion et soutenir ainsi le mouvement permanent de va-et-vient entre le trop près du « dedans » et le trop loin du « dehors ». L’entre-deux n’est tenable, souligne l’auteur à la suite de J.L. LAUQUE, qu’en maintenant la rencontre dans les limites du cadre symbolique de l’institution et de la loi.

Poursuivant le propos sur les entre-deux de l’incertitude créatrice, et en résonance avec le texte de Bruno TRICOIRE, Didier KAPETANOVIC insiste sur l’intérêt pour l’intervenant de penser la situation en prenant la mesure du contexte et donc des différents niveaux de réalité qui s’y enchevêtrent et de se laisser gagner par l’imprévu de la rencontre, entre projet et chaos, entre paris et maladresses en un plaidoyer pour l’hésitation qui signe l’humanité de la démarche éducative chevillée à un éthos des situations garantissant leur irréductible singularité.

Autant dire qu’entrer chez les autres ne se fait pas sans états d’âme ; comme en écho à Elian DJAHOUI, Mme X nous confirme, à travers son expérience d’éducatrice en AEMO, que l’expérience de l’altérité n’est pas de tout repos et que l’on n’est plus le même après la rencontre avec l’autre : ainsi, au contact de ceux qui souffrent et de ceux qui souffrent de faire souffrir, l’intervenant, exposé à un conflit de loyauté permanent, est envahi de sensations contradictoires qui vont de la révolte à la honte en passant par la culpabilité et l’impuissance jusqu’au déchirement entre les forces qui nous attirent au « dedans » (compassion pour les familles) et les raisons qui nous sollicitent du « dehors » (respect de la mission). Se tenir sur le pas de la porte c’est faire tenir ensemble les logiques à la fois antinomiques et complémentaires de l’aide et du contrôle dans l’acceptation et l’épreuve de leur rapport paradoxal.

Mais les intervenants sociaux ne sont pas les seuls à être continuellement exposés à la difficulté de ce réglage dynamique du « dedans » et du « dehors ». C’est, somme toute, le lot de tous les éducateurs, à commencer par les parents comme nous le rappelle Marc BREAUD, un psychologue qui va sur les terrain et qui nous dit le profit qu’il retire de la rencontre à domicile parce que c’est justement là que se mettent en œuvre - et par là même s’évaluent- les capacités parentales à offrir aux enfants un mode de passage structurant entre intérieur et extérieur en maintenant la porte suffisamment fermée pour les protéger du monde et suffisamment ouverte sur le monde pour leur les protéger... de cette protection.

Le récit d’une anecdote aussi incroyable que vraie viendra en conclusion nous rappeler qu’une bonne dose d’humour et d’autodérision ne nuit pas pour demeurer vigilent aux effets toujours possibles de la méprise - qui n’est peut-être qu’un avatar de l’emprise - et que les bien entendus des intentions peuvent prospérer par le malentendu d’une rencontre qui resterait décontextualisée et sans rapport avec un cadre qui, en l’instituant, en procure la légitimité première.

Jacques RICHARD

éducateur service Aemo Poitiers 86


Post-Scriptum

Article publié dans Espace Social cd-Rom n°8

Pour visiter le site CNAEMO : www.cnaemo.com





Pour citer cet article :

C.N.A.E.M.O. - « Introduction... » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - février 2005.