mercredi 12 décembre 2001



La notion de référence éducative en internat éducatif

François GOURAUD





La notion de référence éducative et toutes les déclinaisons approchantes de ces termes affichent pour les tutelles, les professionnels et les diverses populations à la fois des pratiques et des modes d’organisation et ainsi participent à faire valoir un aspect de la professionnalisation des travailleurs sociaux. Néanmoins, ces mots « sésames » ouvrent sur quelles réalités, quels débats, quelles productions de savoirs issus de l’expérience ? Peut-on, ensemble, expliciter la diversité, la singularité, et la complémentarité de nos pratiques et ainsi produire un échange de savoir entre professionnels (et aussi avec des élèves en formation de travailleurs sociaux) pour rendre compte des questions et des pratiques qui se cherchent et évoluent ? Un forum sur le site de l’I.F.R.A.M.E.S. Le Campus vous y invite http://www.iframes-lecampus.org. Voici une contribution afin de participer à la mise en mots de nos pratiques effectives.


Quelques questions

J’ai effectué les formations de moniteur et d’éducateur spécialisé entre les années 75-80 et je n’ai pas le souvenir, dans ce contexte, d’avoir entendu parler de la notion de référence éducative. Pourquoi ces vocables viennent-ils prendre place dans les discours des éducateurs ? Si on se reporte à l’article de Jacques Trémintin dans Lien Social, la notion de référent éducatif serait d’un usage langagier récent. Aussi, l’on peut se demander qu’elle est la ou les fonctions de cette pratique langagière ?

De plus, je suis frappé par l’emploi, à l’écrit et à l’oral, des termes comme « référent éducatif », « éducateur référent », « être le référent de » voire même « la notion de la référence éducative » qui sont employés indifféremment l’un pour l’autre. Ces synonymes recouvrent-ils pour autant les même réalités ? Le flou de ces emplois n’est-il pas à interroger pour aller au-delà des allants de soi ?

Enfin, recourir au dictionnaire étymologique pour préciser les sens d’un terme révèle, une fois de plus, la polysémie des mots « référer » et « éduquer » et de leur emploi en fonction d’un contexte. En effet, « référer » est emprunté au latin « referre » : « rapporter, mettre en rapport, recourir à, soumettre à une autorité » - autant de termes qui peuvent faire écho à des situations que nous pouvons qualifier de « positives » ou « négatives » suivant notre subjectivité - et « référence » au sens de renvoi à un livre, de l’anglais « reference » ; au pluriel, renseignements donnés sur quelqu’un. Le terme éduquer a deux racines : « éducare » c’est à dire « élever, instruire » et « éducere » qui signifie « faire sortir de ». Mais la polysémie, de ces deux termes et de leur emploi, ne nous invite-t-elle pas à définir, pour soi et pour autrui, ce que chacun de nous entend par référence éducative pour un contexte déterminé ?

Référent éducatif ou aide mémoire ?

Néanmoins, plutôt que de définir cette notion, je vais tenter de retraduire quelques éléments des débats suscités par la notion de référent éducatif dans l’établissement où j’ai travaillé auprès de jeunes filles en difficulté sociale afin de tenter de percevoir, au-delà ou en deçà des mots échangés, ce qui était peut être en jeu.

A chaque fois qu’un invité ou un membre de l’encadrement nous interpelait sur notre pratique, nous valorisions les dérives d’une pratique de référence éducative où l’éducateur et le jeune se trouvaient en trop grande proximité et exclusivité pour revendiquer la pratique que nous nommions d’aide mémoire, sans toutefois être pleinement satisfait de cet énoncé. Nous dénoncions les discours entendus tel que : « c’est moi son référent » soulignant l’adjectif possessif. Nous ne manquions pas, aussi, d’argumenter en mettant en avant telle ou telle pratique jugée, de notre point de vue, trop fusionnelle.

Néanmoins, nous savions bien que toute relation éducative, pour permettre au jeune d’avenir, nécessite un investissement relationnel avec l’un d’entre nous. Aussi, nous avons développé une argumentation qui consistait à dire que c’était le jeune qui, dans les faits, choisissait une personne pour échanger d’une façon plus privilégiée. Celle-ci pouvait être différente pendant le séjour de la jeune. Nous affirmions, de plus, que nous devions tous être en capacité de répondre à toutes les demandes d’information venant des employeurs, des enseignants, des parents, des travailleurs sociaux... C’était à la fois affirmer l’impératif engagement de tous dans la relation et apporter une réponse au morcellement du temps de travail auprès d’un groupe internat, tant pour les interlocuteurs internes qu’externes. Et ce fut, en partie, pour prendre en compte la demande des enseignants, des référents D.I.S.S.S, des employeurs, que nous nommions, à l’arrivée d’une jeune, la personne qui assumerait la fonction d’aide mémoire. Il s’agissait pour cet éducateur de rencontrer les professeurs ou les employeurs, d’informer les parents, de faire les rapports pour le juge des enfants ou l’inspecteur D.I.S.S., d’être l’une des deux personnes qui effectuaient le bilan projet avec la jeune chaque trimestre. Notre argumentation s’est trouvée valorisée lorsque nous avons eu connaissance de l’importance d’offrir aux adolescents la possibilité de s’identifier à des personnes, distinctes, diverses et qui se référent à la loi juridique.

Entre la proximité / distance relationnelle et entre la personne et les groupes

Mais, au-delà de la mise en avant de la caution scientifique donnée à notre point de vue lors des joutes oratoires et des jeux d’influences, il me semble, avec le recul du temps, que ce qui se cherchait c’était, d’une part une façon de conjuguer et dissocier la proximité et la distance dans la relation avec chaque jeune, et d’autre part une façon de conjuguer et dissocier le niveau des groupes et le niveau de la personne, tant pour les jeunes que pour les éducateurs. La notion de référent soulignait, à nos yeux, la prise en compte de la personne sans prendre en compte la dimension du groupe ainsi que la prise en compte de la proximité sans prendre en compte la distance. Aussi se cherchait, me semble-t-il, dans cette définition d’aide mémoire en opposition à la définition de référent éducaif ce qui me semble être, maintenant, au coeur de la pratique éducative d’internat, c’est à dire la capacité de dissocier et d’articuler la prise en compte d’une personne et des groupes ainsi que la capacité à dissocier et articuler la proximité et la distance dans la relation éducative. La narration du débat d’une équipe, qui opposait à la notion de référent éducatif celle d’aide mémoire, met en lumière, à mes yeux, l’oubli de deux des pôles, de deux des composantes qui semblent structurer l’acte éducatif en internat.

Une proposition parmi d’autres pour inviter à en débattre

Le détour, par les définitions étymologiques des termes éduquer et référer, complété par la narration d’un débat au sujet d’une pratique de référence éducative revendiquée sous les vocables d’aide mémoire en internat, m’amène, après coup, à proposer de définir la notion de référence éducative en internat comme la fonction, lors de la rencontre avec le jeune ou l’enfant, de mettre en rapport les dimensions individuelles et collectives de l’inscription du jeune dans des dispositifs et espaces sociaux multiples, et, de gérer la proximité et la distance relationnelle de façon à créer les conditions pour que celui-ci puisse être invité à advenir comme sujet.


Post-Scriptum

Qu’en pensez-vous ? Faites connaître votre point de vue à social 44 et au site de l’I.F.R.A.M.E.S. Le Campus http://www.iframes-lecampus.org.





Pour citer cet article :

François GOURAUD - « La notion de référence éducative en internat éducatif » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - décembre 2001.