vendredi 15 avril 2005



Quelle place pour les assistantes sociales du travail du XXIe siècle ?

Jacques TRÉMINTIN





Créée en 1917, la fonction de surintendante d’usine a ouvert la voie au métier d’assistante sociale du travail puis d’assistante sociale. Ce secteur de la profession est particulièrement dynamique, puisqu’il organisait les 17 et 18 mars, les 54ème journées d’études à La Plaine Saint-Denis [1]


Il serait réducteur de penser que le travail social n’intervient qu’auprès des exclus, de ceux qui n’ont pas de travail et très peu de revenus. S’il s’agit bien pour nos professions d’aider les individus à s’adapter et à faire face à leurs besoins dans une société en constante évolution, alors notre public est bien plus large. Même si cela n’est pas toujours très connu, un certain nombre d’employeurs font appel à des assistantes sociales du travail pour permettre à leurs salariés de bénéficier d’un accompagnement psychosocial. On compte ainsi aujourd’hui environ 3500 professionnelles dans les entreprises et administrations.
L’assistante sociale du travail intervient auprès de salariés qui, à un moment ou un autre de leur vie, rencontrent un problème particulier. Bien sûr, son champ d’intervention a pris un cours nouveau avec la gestion de catastrophes (comme celle d’AZF ou lors d’accidents d’avions). Une formation complémentaire a été proposée à certaines d’entre elles, dans le domaine notamment du débriefing. Même si cette approche ne les a pas toutes vraiment convaincues tant les phases d’écoute, de reformulation et de prise en compte des émotions de l’usager qui constituent les étapes de cette technique leur sont déjà familières, il n’empêche que cette nouvelle mission constitue une reconnaissance de leur place et de leur rôle. Mais c’est là une approche spécifique et très particulière. Pour l’essentiel, leurs attributions sont bien plus traditionnelles. C’est souvent d’abord de l’ordre des difficultés financières, la précarisation rampante et l’ouverture inconsidérée des vannes du crédit ayant fait passer ce type d’intervention du domaine du ponctuel à trop souvent celui du chronique. Autre intervention classique : le retour à l’emploi d’un salarié accidenté ou victime d’une maladie. L’assistante sociale joue alors un rôle moteur, gardant le lien avec lui durant son arrêt de travail et proposant l’aménagement ou le changement de poste, pour éviter son licenciement pour inaptitude. La vie du salarié hors de l’entreprise et plus particulièrement sa vie familiale constituent aussi l’un de ses secteurs d’intervention privilégiés. L’identification des problématiques personnelles venant perturber la sérénité du salarié au travail représente même l’une de ses expertises les plus pointues. Le domaine de la vie privée du salarié est un terrain sur lequel les assistantes sociales du travail sont tellement attendues qu’on voudrait bien les y enfermer. Si au début de la profession, elles s’occupaient plus particulièrement de l’embauche des salariés et de leur affectation sur leur poste de travail, du recueil et du traitement de leurs doléances dans le cadre de l’organisation de leur tâche, on en est aujourd’hui bien loin, la plupart des directions étant réticentes à ce qu’elles s’ingèrent dans les conditions de travail. Quand elles sont sollicitées, c’est comme force de proposition et agent d’accompagnement des salariés dans le changement : mutations, restructurations, plans sociaux... Ce qui n’est pas sans poser problème, quant à leur implication à l’interface des salariés et des employeurs. Jusqu’où aller dans la participation aux instances destinées à gérer la réorganisation du travail et comment éviter l’instrumentalisation par la direction ? La capacité de diagnostic social se heurte en outre à la déontologie : comment faire remonter les dégradations des conditions de travail quand le salarié qui s’en plaint demande à ne pas utiliser ses révélations (de peur d’en subir les conséquences) ? Cette place d’expertise face à la santé au travail pourrait bien dans les années à venir, trouver une nouvelle pertinence.

Vers un renouveau du travail social du travail ?

Philippe Davezies, médecin du travail, a commencé par rappeler le retard traditionnel pris par la France dans les pratiques de prévention. Et d’évoquer l’exemple de la silicose reconnue comme maladie professionnelle en 1945 (contre 1920 en Allemagne) ou encore plus récemment l’amiante interdit seulement en 1996. Reste une question essentielle : comment définir ce que sont les mauvaises conditions de travail ? Ce n’est pas le niveau d’exigence qui peut être prédictif des atteintes à la santé : l’intensité et la difficulté de la tâche accomplie ne constituent pas en soi un risque. Ce qui est en cause ce sont bien les circonstances qui s’opposent à un minimum d’épanouissement : le peu d’autonomie et d’espace d’expérimentation et d’expression, l’isolement et l’absence de soutien tant des collègues que de la hiérarchie, la non-reconnaissance et le vécu d’iniquité et d’inéquitabilité, le sentiment d’être considéré comme un simple rouage et non comme un sujet à part entière... autant de facteurs qui minent le quotidien. La souffrance au travail n’est plus le seul apanage des salariés soumis au processus taylorien, mais elle a été étendue à l’ensemble du corps social. Philippe Davezies relie cette réalité aux mutations du processus de production. Ce qui compte, explique-t-il, ce n’est plus l’économie d’échelle dans une production de masse (quantitatif), mais l’adaptation aux besoins du client face à une demande qui se fait bien plus exigeante et mouvante (qualitatif). Ce dont il s’agit, ce n’est plus de fournir un marché assoiffé de biens de consommation (ce qui s’est passé durant les trente glorieuses), mais de faire la différence avec son concurrent sur un même produit, afin de séduire le consommateur. Cela implique plus de sensibilité et de réflexion. Le paradoxe, c’est que s’il n’a jamais été aussi nécessaire de penser le travail, il n’y a jamais eu autant de pression et d’urgence et d’écrasement des temps de préparation et de réflexion. Le conflit entre norme de marché et norme de métier n’est pas sans provoquer un profond désarroi, le sentiment de mal travailler étant vécu sur le plan de l’indignité personnelle. C’est bien cette réalité qui s’impose et non une quelconque perte de la valeur travail qu’il est de bon ton d’évoquer, confirmera Philippe Askénazy, économiste. Les nouvelles pratiques de managering ont pu laisser penser, un moment, la fin de la pénibilité physique. Non seulement, celle-ci n’a pas disparu, mais elle se cumule à présent avec la charge mentale. La baisse historique des accidents de travail s’est interrompue, une remontée apparaissant en 2001 et 2002, de l’ordre de 9 %. Quant aux troubles musculo-tendineux, ils ont été, en quelques années, multipliés par neuf ! Démarche qualité, optimisation de la production, flux tendu etc. sont faits pour la production, avec juste un oubli, le salarié, considéré comme un simple rouage destiné à faire fructifier des capitaux. L’intensification des conditions de travail se fait donc bien au détriment de la santé. Est-ce là une évolution irréversible qu’il serait utopique de vouloir inverser ? Si l’on compare différents pays, on constate qu’en Scandinavie, les coûts en termes d’accidents, de maladies professionnelles et d’absentéisme correspondent à seulement 1,5 % de la richesse nationale. En France, ils sont de 3 % ! Ce pourcentage s’élève aux USA à 2 %. Coût financier et coût d’image sont venus dans ces pays se cumuler pour inciter les industriels à consacrer des investissements notables (mais au final tout à fait rentables) sur les conditions de travail. Ainsi, l’influence des filiales étrangères des multinationales qui améliorent leurs profits, en pratiquant la prévention des mauvaises conditions de travail... constitue un facteur susceptible de faire progresser la situation aussi en France. Si une telle évolution devait advenir, l’expertise des assistantes sociales du travail pourrait s’avérer précieuse. À près de 90 ans d’existence, la profession est donc confrontée aux défis des mutations économiques récentes. Et ce, d’autant plus qu’elle subit aussi la précarisation en étant confrontée à la politique d’externalisation des entreprises et des administrations. Ce qui a été longtemps géré en interne est aujourd’hui confié à des sous-traitants : gardiennage, sécurité, cantines. Le service social n’y échappe pas, les employeurs semblant faire de plus en plus souvent appel aux services associatifs dits inter-entreprises, voire à la quarantaine de professionnels exerçant en libéral. Cette diversification est l’objet de débats parfois houleux à l’intérieur de la profession. Pourtant, il s’avère qu’elle n’a pas que des inconvénients. Elle a d’abord l’avantage de s’adapter aux évolutions socio-économiques. Elle contribue ensuite à occuper une place qui pourrait bien être envahie par des intervenants à la qualification parfois douteuse (consultants de tous ordres). Elle propose enfin à de petites unités économiques de bénéficier aussi d’une prestation à temps partiel qu’elles ne pourraient pas autrement se payer. Quelle que soit la forme juridique d’exercice de la profession, l’essentiel reste quand même la préservation de l’éthique professionnelle.


Post-Scriptum

Texte paru dans LIEN SOCIAL n° 747 du 31 mars 2005



Notes

[1] « Évolutions du monde du travail, évolutions du service social du travail » 54ème Journées d’Étude du Travail, 17 et 18 mars 2005, Eurosites Plaine Saint-Denis. Actes du colloque à paraître dans « La revue française de Service social » (ANAS - 15 rue de Bruxelles - 75009 Paris. Tel. 01 45 26 33 79. www.anas.travail-social.com.




Pour citer cet article :

Jacques TRÉMINTIN - « Quelle place pour les assistantes sociales du travail du XXIe siècle ? » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - avril 2005.