lundi 5 septembre 2005



LE TRAVAIL EN RESEAU

Espace Social - La revue du CNAEMO





Dans le secteur socio-éducatif, et principalement dans le contexte du « milieu ouvert », la pratique du partenariat se généralise faisant désormais référence au point même d’apparaître comme une évidence échappant à tout examen critique. Or, il n’est jamais inutile de revisiter nos « fondamentaux » et, en l’occurrence d’interroger cette forme de connexion des interventions que l’on appelle généralement « coordination » ; celle-ci donne lieu à toujours plus de « protocoles » articulant des instances et des missions originellement distinctes : des circuits connectent désormais les acteurs de façon transversale au-delà de leurs identités, appartenances et légitimités propres ; ils portent un nom emblématique qui, à lui seul, annonce le style désormais « neuronal » des modes de traitement en vogue dans le travail social : ce sont les réseaux.


Derrière les « évidences » de ces dispositifs transversaux, toute une série de questions apparaissent en direction des financeurs, des décideurs, des institutions, des professionnels et des « usagers » quant au curseur entre l’autonomie qui leur est permise et la dépendance qui leur est imposée.

Questions liées à la théorie :

- D’où vient ce succès du travail en réseau ?
- A quelles nécessités théoriques, économiques, politiques et pratiques répond-il ?
- Qu’est-ce qui en constitue la pertinence ?
- Qu’es-ce qui en justifie l’extension ?
- De quelle(s) problématique(s) est-il l’enjeu ?
- De quelle légitimité peut-il se prévaloir eu égard aux clôtures opérationnelles et réglementaires des entités qu’il relie et aux spécificités des missions qu’il met en synergie ?

Questions liées à la pratique :

- Qui fait quoi, au nom de quoi, comment, avec qui et jusqu’où ?
- Comment faire ensemble tout en ne faisant pas la même chose ?
- Comment conjuguer les fonctions sans confondre les rôles ?
- Comment collaborer sans diluer les responsabilités ?
- Comment se concerter sans dénaturer les missions ?
- Comment oeuvrer ensemble tout en restant chacun à sa place ?

Une pluralité d’approches est nécessaire pour rendre compte du phénomène particulièrement complexe des réseaux, aussi bien sur le plan théorique, historique, politique que sur celui des pratiques.

Le travail en réseau

Texte de présentation du numéro 11, sortie prévue en novembre 2005

Une première entrée consisterait à explorer les soubassements paradigmatiques et théoriques de ce sens commun systémique qui sert souvent de référence à tout intervenant socio-éducatif porté ou « invité » à englober son action dans une vision d’ensemble partenariale. Un théoricien des idées montrerait que la systémique ne se réduit pas à une démarche innocente et conviviale qui voudrait relier tout le monde avec tout le monde et associer chacun à la bonne marche du collectif. Cette conception qui soutient le primat de la relation sur les éléments, de la fonction sur la genèse à partir d’une visée essentiellement pragmatique et opératoire n’opère-t-elle pas comme une intelligence qui ne pense pas ? Son origine anglo-saxonne et l’utilitarisme sous jacent qui la caractérise sont-ils anodins ?

Les impératifs de la communication et de la connexion généralisés qui réduisent les interactions des acteurs à la fonctionnalité du partenariat ne sont-ils pas en train de dissoudre et diluer toutes les appartenances, toutes les différences, toutes les altérités et au final toute dialectique sociétale ?

Dans ce décloisonnement généralisé on peut se demander en effet ce que deviennent les étanchéités, les enveloppes identitaires, les espaces de clôture, et les spécialités des missions et des services ( notamment des services AEMO ). L’effacement des clôtures n’est-il pas l’effet le plus préoccupant de la contamination pragmatique induite par les pratiques de réseaux ?

Au nom de l’intervention globale, les pratiques AEMO se trouvent aujourd’hui englobées dans le dispositif générique de la protection de l’enfance et soumises aux logiques de territoire : celles-ci ne conduisent-elles pas à « bétonner » des bouclages opérationnels entre la justice pour mineurs et l’ASE susceptibles de menacer l’indépendance des juges dont les décisions risquent au final d’être pilotées par leur faisabilités économiques en aval ? Les formes déjà à l’oeuvre de coopération et de négociation entre les juges et les inspecteurs de l’Aide Sociale à l’Enfance, les accords, arrangements et autres protocoles qui s’ensuivent entre les services qu’ils missionnent ne préfigurent-ils pas une hybridation fonctionnelle croissante entre les deux branches « cousines », judiciaire et administrative, de l’action publique en faveur de l’Enfance, au risque de leur future indistinction ( voire même de la disparition de la justice civile des mineurs) ?

Un point de vue d’historien aiderait à observer et à saisir l’évolution des mouvements aux frontières de ces deux domaines depuis les textes fondateurs de 58 et 59 ; la complémentarité des missions ne cède-t-elle pas la place à leur métissage ?

Avec le décloisonnement et la transversalité inhérents aux pratiques de réseaux, ne risque-t-on pas d’assister ainsi à l’émergence de nouveaux processus de codécision et de coresponsabilité au risque d’un transfert de légitimité au profit d’instance décentralisées, plus proches, moins impérieuses mais aussi plus techniques. La décentralisation ne procède-t-elle pas d’une délocalisation (du) symbolique au profit des logiques « floues » des réseaux ?

A ce titre, les médiations de toutes sortes concoctées par tous les « faiseurs d’accords » que font naître la pragmatique réticulaire, ne viennent-t-elles pas déjà remplacer les institutions classiques, et notamment la justice, non plus pour dire et faire régner l’universel d’un droit transcendant mais pour produire des arrangements de proximité, immanents, singuliers et localisés ?

La généralisation du partenariat pose aussi la question de la place et de la participation de l’ « usager » au delà des incantations rituelles sur le respect des ces droits : peut-on réellement associer l’usager à la définition, à la conduite et au contrôle des actions qui sont menées pour lui venir en aide ? Si oui, comment le réseau peut y contribuer en évitant que le « collectif-problème » ne fonctionne comme une nasse autour de la famille ?

Le danger n’est-il pas en effet que « tout soit dans tout », au nom de la multifactorialité des problèmes justifiant la dimension multipartenariale de toute action en faveur de la famille et de l’enfant jusqu’au métissage des missions, au transfert des expériences et au croisement des fichiers entre tous les domaines d’une chaîne d’intervention qui, du soin néonatal à la délinquance juvénile, de l’échec scolaire aux violences conjugales, reliera dans un continuum opérationnel, la prophylaxie à la police ?

Qu’en est-il du respect des libertés fondamentales des personnes immergées dans une prise en charge en réseau qui pratique les échanges d’informations, le croisement des problématiques et le coordination des suivis ?

Quel le prix doit payer l’ « usager » pour son intégration partenariale au dispositif qui l’entoure ? Dans quoi est-t-il obligé d’inscrire sa vie ? Où et quand s’arrête la prise en compte des problèmes en cascade qu’auront extrapolés les « interventions-gigognes » ?

Qu’est- ce que mettent en évidence les pratiques décloisonneés ?

A contrario, que cache la transparence des réseaux ?

Devant ce qui peut apparaître comme une nouvelle idéologie professionnelle, comment les intervenants parviennent-ils, dans leur pratique quotidienne, à mutualiser les compétences dans une poly-valence des approches tout en se gardant des pièges de la confusion et de la toute-puissance ?

Ne leur faut-il pas déployer les ressources d’un art de l’incomplétude, de l’inachèvement, de l’imprévisible et de l’indécidable où toujours « le chemin se fait en marchant » et où l’acceptation du « manque » sera tenu pour gage de créativité afin que les pratiques de réseau si elles semblent incontournables puissent à tout le moins demeurer des questions et non des réponses ?


Post-Scriptum

Espace social - La revue du CNAEMO - Texte de présentation du numéro 11, sortie prévue en novembre 2005 - http://www.cnaemo.com





Pour citer cet article :

Espace Social - La revue du CNAEMO - « LE TRAVAIL EN RESEAU » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - septembre 2005.