mercredi 18 janvier 2006



Histoires d’écrire (2). Imprimer du lien social
Jusque tard dans l’écriture...


Philippe CROGNIER





Les textes figurant dans le précédent numéro du Sociographe faisaient état des vertus heuristiques de l’écriture et étaient en quelque sorte la parfaite illustration de la pensée de Duras qui écrivait : Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine. (Ecrire, Paris : Gallimard, Folio, 1993, p. 53.)


Avec Histoires d’écrire, on retrouve à nouveau l’écriture. Mais cette fois l’angle d’attaque est différent. Dans le numéro 18, les auteurs avaient tendance à relater une activité d’écriture répondant assez souvent à une certaine forme de commande sociale ou institutionnelle. Ici, les textes se démarquent de toute contrainte et frayent plutôt avec l’envie d’écrire, pour soi, pour les autres, gratuitement, tout simplement, sans réponse attendue ni contrepartie envisagée. Tout simplement, c’est-à-dire, sans se plier à de quelconques demandes ou obligations. Si ce n’est au simple désir du scripteur, c’est-à-dire à soi-même.

... Mais, tout devient vite compliqué avec la langue écrite. Ainsi, déjà, ces quelques lignes de présentation sont trop réductrices ; elles ont succombé aux charmes et aux dérives de cette écriture qui est en même temps l’objet de réflexion du numéro de la présente revue. Nos propos sont bien évidemment à nuancer. L’écriture que l’on pratique en toute liberté, au fond, n’existe pas vraiment. Triste réalité. L’histoire d’écrire était trop belle, et il ne faut pas raconter d’histoires... Les textes qui composent ce numéro tendent à abonder dans ce sens et à montrer en quoi cette écriture-là, plus personnelle et intimiste, non fonctionnelle au premier abord, sert pourtant et avant tout elle aussi à imprimer du lien social.

Deux directions différentes sont explorées dans ce numéro consacré à l’écriture : un espace clos où se pratique volontairement une langue écrite exprimant culture, littérature, mais aussi psychoses, et un espace géographique, immense, sans frontières, où s’écrit la grandeur du monde et également l’infiniment petit, autrement dit une partie de nous-mêmes. Ces deux directions se rejoignent finalement et, modestement, permettent de mettre en exergue quelques enjeux de l’écriture dans certaines sociétés du vingt et unième siècle.

Quatre articles sont proposés dans la partie intitulée Ateliers d’écriture et lien social. Gilbert Millet, sceptique, cherche tout d’abord à savoir, à partir d’ateliers d’écriture qu’il a dirigés avec des publics en difficulté d’insertion, si l’écrivain peut être considéré comme vecteur d’insertion sociale. Il est rejoint d’une certaine manière par Roger Wallet qui relate quelques bribes d’expériences d’écrivains-animateurs d’ateliers d’écriture en milieu carcéral et qui déplore également l’instrumentalisation dont sont victimes les littérateurs animateurs d’ateliers d’écriture. L’administration aimerait-elle que les écrivains endossent pour les besoins de la cause les habits du travailleur social ? Telle est la question qui émerge. Laurent Combres, pour sa part, s’intéresse au travail de remaillage d’un lien social par l’écriture avec des adolescents et de jeunes adultes psychotiques. Le CLICOSS - centre ressource pour les travailleurs sociaux de Seine Saint Denis -, enfin, referme cette première partie avec un article qui relate des expériences d’ateliers d’écriture mises en place pour des travailleurs sociaux, et visant à des productions collectives et personnelles, à partir de déclencheurs tels que les métiers, les territoires, les compétences...

Trois articles sont également présentés dans la rubrique suivante, intitulée L’écriture, par-delà les frontières. Le premier article est rédigé par Patrick Schmoll qui fait état de pratiques lecturales et scripturales sur la Toile et qui se demande si les moyens de communication en réseau modifient nos rapports à l’écriture, au texte, au livre, et transforment notre vision du monde. Cléo Tierny, quant à elle, fait ensuite le point sur l’évolution des enjeux scripturaux au sein de la communauté européenne, entre le Tournant langagier d’hier et le Tournant cognitif d’aujourd’hui. Enfin, Georges Gros, ancien instituteur, écrivain et fervent défenseur de la langue occitane, tente, avec une pointe de nostalgie, de mettre en évidence dans son article les vertus de la pédagogie Freinet pour l’apprentissage de la langue écrite à l’école.

La traditionnelle rubrique Ailleurs referme le numéro 19. Elle est alimentée par Myriam Santhune. Celle-ci montre dans un témoignage poignant en quoi un simple cahier d’écolier transformé en journal de bord a pu l’aider à vivre et à surmonter une expérience éprouvante vécue auprès de jeunes délinquants dans un camp de rééducation aux Etats-Unis.

Bien sûr, les numéros 18 et 19 du Sociographe sont loin d’avoir épuisé le thème de l’écriture et d’en avoir percé tous les secrets. L’écriture, étonnamment mystérieuse et protéiforme, sans cesse en mouvement et en mutation, n’a donné à voir que quelques uns de ses aspects et nous réserve probablement encore bien des découvertes.


Post-Scriptum

Présentation du N°19 de la revue le Sociographe - Janvier 2006.

Le Sociographe sur le site de l’IRTS de Montpellier





Pour citer cet article :

Philippe CROGNIER - « Histoires d’écrire (2). Imprimer du lien social » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - janvier 2006.