samedi 11 mars 2006



Visite à André

Charlotte






Ce soir, nous allons rendre visite à André. Arrivées au parking rue K., on l’aperçoit de dos, avec son bonnet et sa démarche qui lui sont si particuliers. « André, bonsoir, vous vous souvenez ? ». Oui, André se souvient, difficilement, mais il se souvient. On discute 2-3 mn pour recadrer notre présence. Nous ne l’avions pas vu depuis un petit temps, nous en profitons pour lui montrer une photo que Sarah a faite de lui, sous la lumière des phares de notre machine à voyager. Il regarde, un peu surpris, « Ah c’est lui ». Et oui, André, c’est vous, ce bel homme au bonnet, un peu amoché.

« Oui oui, elle est bien », « ben elle est pour vous André, pour le souvenir ». Sans émotion particulière il cherche où la mettre à l’abri, dans son manteau, pour ne pas trop l’abîmer. On lui demande comment ça va, comme il dit « ben, je vis la normalité ». Et pourtant tellement pas la normalité de tout le monde. André. André n’a pas de matelas, il dort sur des cartons, dans ce petit coin bien à lui, entre couverture et quelques objets, à peine, si peu. 2m de long, 1m de large, voilà, son petit « espace maison » à lui. Et on repense à nous, nos chambres, nos maisons, pleine d’objets, là, partout. Entassement d’objets souvent inutiles, dans une symbolique presque ridicule. Entassement de matière, qui rassure peut être, et pourtant... Il est tard, il fait sombre, et ce cher monsieur était en route pour un peu de marche, alors on repart, pour revenir. Montées dans notre engin, Sarah me glisse qu’elle a vu un matelas en bas de chez elle, pourquoi ne pas lui ramener ? Et pourquoi lui ramener ? Mais, nous, bonne personne normée, nous sommes allées le chercher, et nous lui avons ramené. Surpris l’André de nous revoir alors qu’il baladait, de notre matelas un peu soudain, récupéré. Presque gêné de cette récup’, d’autres gens ont pu dormir dedans et qui sait ce qu’ils avaient dans le corps, qui sait combien de temps il est resté dehors. Mais il semble propre, alors on le sort, c’est pour André, et voilà 2m en plus de maison. Allez bonne nuit André. On reviendra le lendemain. Le matelas est mouillé sur le bord, installé en dessous d’une faille du pont, et André dort à coté, sur ses cartons. Il n’a peut être même pas tenté de dormir dessus. On le réveille doucement, « Bonjour André ». Il sort la tête de son manteau, les yeux à demi pliés. On avait ramené un peu à manger, et connaissant, enfin légèrement, le personnage, il n’y aurait peut être pas touché, sans savoir d’où ça venait. « On vous laisse dormir André, on vous pose juste ça à côté. A bientôt ».

Marseille, le 4 janvier, Charlotte




Pour citer cet article :

Charlotte - « Visite à André » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - mars 2006.