lundi 5 juin 2006



Être à table : une affaire complexe

Jacques PAPAY





Manger est une activité obligatoire et naturelle, pourtant, à toutes les époques et dans toutes les cultures, les pratiques alimentaires sont définies socialement et obéissent à des codes qui les organisent. Manger est une pratique individuelle et collective, souvent communautaire. Dès lors, les hommes se trouvent aux prises avec des enjeux et des obligations contradictoires : il leur faut se nourrir pour vivre et satisfaire leurs envies, tout en respectant les habitudes des groupes sociaux d’appartenance et en n’oubliant pas la préservation de la santé, tout à la fois protégée et menacée par le contenu des assiettes et par les pratiques alimentaires.


« A table ! », titre de ce numéro 20, veut signifier que l’acte d’alimentation est pluriel, multidimensionnel, au sens donné à ce terme par Edgar Morin. Mais la mise en évidence des paradoxes et des contradictions inhérentes aux pratiques alimentaires nous amène aussi à la reconnaissance d’une impossible harmonie entre des impératifs hétérogènes les uns aux autres (Jacques Ardoino). Ce qui n’empêche pas d’avoir envie d’en profiter (de la table), même si, comme tout autre acte de vie, celui-ci contient aussi des risques pour la vie.

Le numéro est organisé en trois grandes parties. La première nous fera réfléchir sur les pratiques alimentaires en tentant de les objectiver au travers de statistiques (Le Bihan, Brozetti et Bricas), toujours très utiles pour décrire. Il sera possible de constater qu’il existe bien une certaine contradiction entre la rationalité recherchée par les mangeurs et l’irrationalité de leurs pratiques. Jean-Louis Lambert, rappellera que l’acte alimentaire est toujours inquiétant pour l’homme et que la question de l’identité y est toujours présente, tandis que Claire Kornmann, par une approche sociologique, traitera des mutations dans les pratiques alimentaires, mettant en évidence le désarroi du mangeur confronté à des impératifs et des normes sociales fluctuantes et ambivalentes.

La seconde partie du numéro portera sur des pratiques concrètes. Isabelle Saulle introduira la question des enjeux sociaux au sein de la nécessité vitale de l’alimentation. Pour elle, toute incorporation de nutriments est également une imprégnation symbolique. L’article écrit par Denis Fleurdorge associera très étroitement le fait de consommer et celui de se lier socialement par le bavardage autour de la consommation. Les micro-rituels articulant dans le même temps chronologique le social et l’alimentaire. Cette seconde partie du numéro se terminera par la présentation d’une magnifique réalisation concrète autour de l’alimentation. Jean-Pierre Amiot y rend compte de la mobilisation de femmes méditerranéennes autour d’un projet d’ouvrage collectif de recettes originales. Le goût des pays, les saveurs différentes affleurent à la lecture de ce texte qui nous montre à quel point le lien social peut être consolidé, rétabli et enrichi par des pratiques soutenues par la question de l’alimentation.

La troisième partie du numéro est plus légère, mais non moins importante ou significative. Marie-Gabrielle Mathely montre toute la force de l’infiltration de l’acte alimentaire dans la vie sociale en relevant la complicité des mots avec les mets. Sans toujours nous en rendre compte, notre langage ordinaire ne cesse de renvoyer de façon extrêmement pertinente et précise sur l’alimentation. Virginie De Fozières quant à elle nous entraîne à réfléchir à propos de la gourmandise, souvent perçue comme une marque de transgression des règles de convenance, et cependant, elle est aussi une preuve de raffinement pourvu qu’elle respecte certains codes sociaux.

Enfin, Hassan Hajjaj nous entraîne « Ailleurs ». La table est le lieu où le discours advient et sa réflexion, développée à partir de la nouvelle de Karen Blixen « Le festin de Babette », montrera que les plats et les mots, à table, peuvent être hétérogènes et coïncider néanmoins dans l’espace/temps du festin. Beaucoup d’autres aspects auraient pu être traités dans un numéro consacré à la table. Les choix que nous avons fait ne clôturent pas, loin de là, la question. Source inépuisable de paroles et de pratiques, l’acte d’alimentation reste irréductible à la question de l’envie de vivre et des chemins tortueux qu’elle emprunte le plus souvent.


Post-Scriptum

Article paru dans la revue « le Sociographe ». - N°20 - Mai 2006. - « A table ! »

Le N° 20 du sociographe sur le site de l’IRTS de Montpellier





Pour citer cet article :

Jacques PAPAY - « Être à table : une affaire complexe » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - juin 2006.