vendredi 23 février 2007



ESPACE SOCIAL - MEDIAS SOCIAL
Sur le réseau... toujours sur un fil !

PELLETIER Jean-Pierre





Aujourd’hui, l’heure n’est plus aux sons des clairons, qui annonçaient encore récemment l’entrée en bourse de quelque startup, mais à l’écho d’un bip planétaire qui sonne comme une étrange alarme : le « basculement ». Accrochez-vous ! Enfin, ceux qui peuvent... C’en serait bientôt fini de la presse fiable, construite, professionnelle, désormais supplantée par un bruit continu d’informations asservies à telle communauté, telle publicité, tel contre-pouvoir ou autre revanche sociale individuelle. La richesse et la diversité des groupes et des cultures, constitutives de nos sociétés, cèderait bientôt place à tous les communautarismes, qui viendraient les disloquer et en détruire les fonctions d’intégration.


Le monde de la presse écrite bruisse ainsi des rumeurs les plus alarmistes, sur fond d’explosion de l’information, d’équilibres sociétaux (et de parts de marchés ?) : « Internet lance de grands défis aux médias, les faisant passer de l’économie de l’offre à l’économie de la demande, avec des conséquences économiques et sociales considérables. Internet lance de grands défis aux journalistes, en les mettant sous contrôle, sous surveillance, en concurrence, en les sommant de re-justifier leur utilité sociale. » On passerait ainsi d’une presse professionnelles, construite, vérifiée, au « plus petit produit d’information imaginable », le journal personnalisé, « Daily-me » (Quotidien-Moi), dont le contenu aura été confectionné uniquement en fonction des centres d’intérêts de chacun [...] Dans ce journal, ils ont trouvé le meilleur rédacteur en chef possible : c’est moi ! Le citoyen « moi » ne risque pas d’être dérangé par de mauvaises nouvelles ! » [1]

Au-delà de ces quelques bienveillances, somme toutes assez convenues et souvent adressées au citoyen-consommateur, lors de la création d’OASIS (novembre 2000), nous écrivions ces quelques lignes : « OASIS, c’est à l’origine une opportunité saisie, celle de l’internet, pour y développer une « organisation d’acteurs sociaux indépendants... » ; OASIS n’anticipe, ne cautionne ni ne soutient le développement d’aucune sorte de société virtuelle qui ne serait qu’un « désert des réseaux » masquant l’établissements de nouveaux pouvoirs bien réels ceux-là, mais en prend acte et s’y positionne, comme son nom l’indique. Parce que « le désert », aussi vide et hostile puisse-t-il sembler, peut aussi être un lieu de libertés, d’indépendances et de solidarités fortes ; Encore faut-il pour ce faire en connaître la carte, celle qui vous ramène vers les lieux où l’on se retrouve, où l’on échange, où l’on se ressource. C’est à ce prix que l’on passe de l’errance à l’itinérance ou au nomadisme qui est affaire d’indépendance et de solidarité. » On pourrait ainsi aujourd’hui considérer que ces quelques conceptions ne s’adressent plus seulement aux travailleurs sociaux, visiteurs d’un portail des indépendants, mais auraient grand mérite à être argumentées plus largement. A force de réduire les fractures sociales ou numériques et de réparer les ascenseurs en panne..., réjouissons-nous pour ceux qui montent, mais n’oublions pas qu’ils peuvent aussi devenir de plus en plus efficaces pour en faire descendre d’autres. Il nous semble finalement bien difficile de réfléchir sur l’internet - comme sur bien d’autres objets sociaux - sans tenir compte de points de vues singuliers, des représentations, des modes de vie, d’accès au savoir ou plus généralement des rapports que les uns et les autres entretiennent avec leurs groupes sociaux. Nous n’aurons pas tous les mêmes attentes, les mêmes ressources, les mêmes joies ou les mêmes souffrances... Nous ne sommes pas encore tous égaux, même devant un écran.

Pour ceux qui le peuvent encore, à l’heure des amis, des vraies odeurs, des fumées ou des bruits qui nous dérangent, des gamins qui ne sont pas encore couchés... le premier qui flirte avec un écran se fait rameuter d’office : « Oh non, pas çà ! ». Mais nul doute qu’à un moment ou à un autre, les conversations ne s’engagent sur tel site, tel forum, telle découverte ou telle opportunité trouvée sur le WEB. Ici, c’en n’est pas fini des débats ou autres passions enfumées qui, ailleurs, cèdent parfois place à la charte proprette des forums. De grâce, la grande normalisation annoncée n’est pas prête de nous asservir, tant elle met en éveil les esprits les plus critiques, les plus curieux ou les plus espiègles. Pour eux, l’internet est aussi un fabuleux support pour de nouvelles créativités, de nouvelles voies d’accès à l’information et au savoir, de nouvelles formes d’intégrations à de nouvelles communautés, échappant parfois à tous les conditionnements, tous les asservissements quotidiens, institutionnels...

Pour d’autres, il en ira parfois tout autrement : quand commencer à cliquer signifie se déplacer, ne plus être là, être ailleurs, sur Internet ! Quand la machine fascine, obéit, immédiatement, à tous vos désirs ; Quand un site, pourtant anodin, devient obsédant et se met à poser problème ; Quand le réseau prend place entre le rêve et l’irrationnel ; Quand on a le sentiment d’avoir un peu tourné en rond, que la même tension demeure, toujours là, mais que le WEB renouvellera demain ses fabuleuses promesses. Drôle de déplacement ! Faut-il que nos désirs échouent à ce point pour en rechercher si aveuglément tant d’autres représentations ? Mésentente, rappelleront les premiers : l’internet, c’est justement ce qui évite de se déplacer ; redoutable efficacité, nos profits industriels, immobiliers... n’ont jamais connu telle embellie ! Non, nous ne sommes pas encore tous égaux, même devant un écran, une fois de plus. Il faut continuer à penser nos sociétés, sans pour l’instant se risquer à l’hypothèse que nos progrès technologiques les plus en vue pourraient réduire les processus de fragilisation, de paupérisation ou d’exclusion, ou ne pourraient ne serait-ce que les déplacer.

L’action sociale se réfléchit et se discute aussi sur le WEB. Sur OASIS, cette réflexion est permanente, alimentée par un regard sur l’actualité, une base de données de références comportant plus de 2 000 sites et plusieurs centaines d’articles de la presse spécialisée de notre secteur, dont certains ont parfois trouvé plus de 12 000 lecteurs. OASIS rassemble toujours un réseau de partenaires indépendants, contribuant à cette réflexion par des articles de qualité. Les échanges se poursuivent aussi sur les forums où quelques figures de référence, récemment nommés « les Aficionados », manqueront rarement d’arguments pour étayer des positions engagées, jusqu’à 265 contributions sur un fil. OASIS n’est pas une réponse à quelque problème social qu’il soit, ne porte aucune organisation militante, mais bouillonne souvent d’une réflexion assez rassurante sur la vitalité de nos collègues et l’utilité d’être présent sur le réseau, sans aveuglement et sans complaisance.


Post-Scriptum

TRAVAIL SOCIAL ET MEDIAS

Espace social a pris la décision de reparaître sous la forme d’une revue traditionnelle, sur support papier. A cette occasion elle se penche sur son passé récent, fait une autocritique et pose les bases d’une partielle refondation.

Elle sort donc à cet égard un numéro spécial qui aborde cette question mais traite plus globalement des rapports entre le travail social et les médias.

Elle part en effet du principe qu’il y a dans le secteur de la protection de l’enfance un problème général de passage du savoir-faire au faire savoir, problème à la fois structurel, en raison de son objet, mais surtout idéologique, par le refus le plus souvent, par les travailleurs sociaux, de jouer le jeu des médias et de leurs contraintes et sans doute culturel par les réticences ou résistances à rendre compte en dehors de l’entre soi...

Journalistes pluralistes ou spécialisés, scientifiques, chercheurs, formateurs, sociologues, psychanalystes et praticiens de l’éducation spécialisée se rencontrent dans ce numéro pour échanger leurs points de vue et expériences et témoignent qu’une rencontre est possible au-delà des verrouillages ou autres procès d’intention ou clichés, posant peut-être, par là même, les prémisses d’une modification des représentations réciproques.

Jean MICK - Chef d’édition

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ESPACE SOCIAL

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Notes

[1] « Ethique et Nouvelles Technologies : Le Web au Crible de l’Ethique Journalistique » - http://portal.unesco.org




Pour citer cet article :

PELLETIER Jean-Pierre - « Sur le réseau... toujours sur un fil ! » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - février 2007.