mercredi 30 avril 2008



Sociographe, 26/ L’utopie, c’est par où ?
Loin des chimères de l’utopie

Guy SCHMITT





Faire allusion à l’utopie pour mener une réflexion concernant le devenir du travail social peut être perçu comme immature par le sens commun. La société du pragmatisme et de la gestion n’aurait rien à voir avec l’utopie, trop chimérique, trop loin de la réalité, trop adolescente... Dès lors, pourquoi proposer un numéro du Sociographe qui aborde la question du devenir du travail social en évoquant l’utopie ? N’y a t-il pas un risque de confirmer les représentations que l’on peut avoir des travailleurs sociaux, à savoir des personnes « hors des réalités de la vie sociale », ou des provocateurs irresponsables ?


Sans vouloir discuter de l’intérêt d’aborder l’utopie dans un débat démocratique, elle nous parait être une démarche d’esprit permettant de poursuivre une réflexion, largement entamée, mais quelquefois soumise à l’épreuve de la réalité sociale. Aujourd’hui, oser dire qu’il ne doit pas y avoir une fatalité à la gestion et au pragmatisme, semble tenir de l’utopie. Pourtant, la réalité sociale est bien plus complexe que cet affrontement entre des « utopistes » et des « réalistes ».

Que peut apporter ce numéro du Sociographe au lecteur ? D’abord un questionnement qui cherche à être légitimé dans le débat sur le devenir du travail social. Mais aussi, l’idée que l’on peut continuer à réfléchir, à imaginer et à inventer du travail social en préservant des valeurs humaines et diversifiées.

Les articles de ce dossier s’organisent en trois parties.

La première partie, intitulée « Quelques utopies » propose trois articles. Jean Bernard Paturet (Utopie de Thomas More et la question du père) présente une lecture de Thomas More fondateur de l’utopie. Il déconstruit la représentation d’un retour au sein maternel dans une société harmonieuse et bienheureuse. Son analyse met en avant le sentiment de la nostalgie du « père d’amour ». Le texte de Catherine Bouve (L’utopie des crèches au XIX° siècle) propose une analyse des motivations qui ont permis la création des crèches. La protection de l’enfant, mais aussi le choix d’une éducation pour changer le monde incarnent une utopie qui questionne encore le présent. Le troisième texte de Nicolas Amadio et Elisa Terrier-Guiraud (Travailleurs sociaux coureurs d’utopie) développe l’idée que le travail social à l’épreuve de la marchand-administration a réduit les initiatives communautaires et les intérêts d’utopies concrètes à la marge des politiques sociales, là où est le creuset de toute utopie !

La deuxième partie (« L’utopie, c’est ici ») propose deux entretiens. Robert Castel (L’utopie n’est pas nécessairement dans le ciel), après nous avoir expliqué les raisons des orientations de ses recherches affirme que s’il existe un monde utopique, c’est de pouvoir vivre le notre. Il réfute l’idée que le meilleur des mondes puisse résider dans la folie, un programme ou encore un slogan. Guy Berger (Le travail social c’est le contraire de l’utopie) rappelle que l’utopie du travail social serait de ne plus avoir besoin des professionnels du social et de l’éducatif. La misère du monde ne pouvant se résoudre à disparaître, il faut donc pouvoir la vivre et l’assumer.

La troisième partie (L’utopie à l’épreuve de réalités) propose quatre textes qui interrogent des réalités professionnelles au regard de sujets comme : la souffrance, les dispositifs , la sécurité ou encore la participation.

Le premier texte (« De la lenteur pour apaiser la souffrance) nous dit que les hommes et les femmes qui souffrent ont souvent un comportement irrationnel au regard des normes de la société. Pour accompagner ces personnes, la lenteur est un contre-pouvoir qui permet de prendre en compte cette différence. Marie-José Auburtin (« L’être humain n’est pas réductible à un protocole ») soutien l’idée que l’être humain ne saurait se laisser enfermer dans des protocoles, quand bien même ceux-ci traduiraient une volonté de planification, de contrôle et d’efficacité. L’intrus déjoue toujours les organisations, y compris dans les meilleures intentions. Travail social et sécurité est un couple aux allures conflictuelles. Gabriel Sciamma (« Travail social et sécurité : pour un partenariat apaisé ») développe l’idée que trop de sécurité défait le travail social, mais également l’unique travail social ne saurait faire l’impasse sur le besoin de sécurité. Sa réflexion se construit à partir d’une expérience strasbourgeoise de partenariat éclairé entre sécurité et travail social. Pour clore cette partie, Hossein Mockry (« Politique de la ville et participation démocratique ») fort de son expérience de syndicaliste dans la mise en œuvre d’une politique de la ville depuis plus de vingt ans, nous rappelle que la participation démocratique, si elle doit être utopique, doit accepter le conflit, la remise en cause, les divergences, les altérités...

Enfin, ailleurs « en 2037 » de Bernard Pourprix, nous donne le récit d’une journée ordinaire sans doute, qui pourrait se dérouler dans 30 ans ! Et si la science-fiction n’était au fond pas si loin de la science académique ?

Le thème de l’utopie en travail social est inépuisable et d’une actualité permanente. On est d’accord pour reconnaître que le travail social et éducatif s’inscrit dans une longue mutation. Assailli par une pléthore d’exigences qui pourraient technocratiser le travail, ce numéro du Sociographe plaide pour la mise en valeur des expériences et du quotidien des travailleurs sociaux. Il affirme la nécessité de continuer à inventer, dans un cadre donné et avec l’apport de réflexions théoriques, le travail d’accompagnement des personnes en difficultés.


Post-Scriptum

Le sommaire détaillé sur http://www.lesociographe.org





Pour citer cet article :

Guy SCHMITT - « Loin des chimères de l’utopie » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - avril 2008.