vendredi 24 octobre 2008



Intégration et cohésion sociale

ACOFIS,
DUBET Fançois





« Comment tiennent les sociétés ?’ Le problème s’est posé tout au long du 19ème siècle quand les communautés traditionnelles étaient érodées par la révolution industrielle et par la révolution démocratique, quand l’ordre social ne pouvait tirer sa cohérence, ni des dieux, ni des traditions. C’est là que la pensée sociale et la pensée socialiste ont construit une représentation de la vie sociale en terme d’intégration et de solidarité. Nous vivons aujourd’hui, que cela nous plaise ou non, une nouvelle révolution et il n’est pas certain que notre conception de l’intégration et de la solidarité tienne toujours, ce qui provoque de très profonds sentiments de crise. Mais déjà d’autres représentations de l’intégration sociale se dessinent et je voudrais réfléchir un peu sur ce que peut signifier, sociologiquement, et peut-être politiquement, le passage de la notion d’intégration à celle de cohésion sociale car je crois que ce simple changement de vocabulaire est plus qu’une mode ; il est un des signes d’une mutation des représentations de notre vie sociale. Ce glissement des registres n’est pas seulement intellectuel et théorique ; il est aussi, aujourd’hui comme hier, politique si l’on considère que la politique a pour fonction de représenter et de construire une vie sociale relativement ordonnée.


INTEGRATION

Une grande part de la sociologie est née de la question de savoir comment se compose la vie sociale après les diverses ruptures révolutionnaires. Quand on laisse de côté les réponses contre-révolutionnaires pour lesquelles les sociétés ne peuvent être que des communautés tenues par la tradition et le sacré, et quand on refuse tout autant de réduire la vie sociale aux équilibres miraculeux du marché, il apparaît que la pensée sociale a apporté deux grands types de réponses.

La première est l’idée même de société. La vie sociale est perçue comme un ensemble organique, fonctionnel, dans lequel la division du travail sépare les individus tout en les inscrivant dans un ordre cohérent, dans un ordre où chacun est nécessaire, défini et reconnu par son utilité et sa fonction. La Troisième République a été très marquée par le positivisme, par la sociologie de Durkheim et par le solidarisme de Duguit. Mais pour que ce système sociale soit pleinement intégré, il faut aussi que les individus partagent des valeurs et des croyances communes, il faut donc que, l’Eglise s’affaiblissant et refusant la modernité, elle soit remplacée par d’autres institutions, comme l’école ou l’armée de conscription, capables de forger une socialisation commune, de créer des symboles et des sentiments d’appartenance capables de résister aux effets destructeurs et « atomisant » du capitalisme et de l’individualisme moderne. A terme, l’intégration sociale est conçue comme l’ajustement des individus à leur position grâce à ce que Bourdieu nommait des habitus ajustant l’ordre du système à celui des subjectivités. Cette conception de l’intégration sociale a conduit à identifier la République aux institutions de socialisation, notamment à l’école : « la république sera enseignante ou ne sera pas » disait un parlementaire proche de Jules Ferry. Souvent, la société dont on parlait ici, était en réalité la nation incarnée par la République éradiquant les patois, créant une culture commune, un patriotisme, une foi dans le progrès, mais ne visant nullement à bousculer l’ordre social.

La seconde réponse, qui se conjugue souvent à la précédente, porte une formule plus politique « qu’organique ». Les sociétés modernes étant dominées par l’égalité, la liberté et la diversité des intérêts, par la lutte des classes, l’intégration sociale est produite par des mécanismes d’institutionnalisation politique. C’est alors la démocratie qui tient la société. Les partis représentatifs, les syndicats, les mouvements sociaux transforment les conflits en compromis et les compromis en intégration. Ici, le problème majeur est moins celui des valeurs communes que celui de la légitimité du pouvoir, que celui de l’ouverture du jeu la démocratique. C’est moins la nature de la société que celle de l’Etat qui établit l’intégration. Dans ce cas, ce sont les associations, notamment les syndicats et les partis représentatifs, qui fabriquent l’intégration sociale en institutionnalisant progressivement les demandes sociales, en créant des droits sociaux, en forgeant l’Etat providence, en protégeant successivement les groupes les plus démunis. Force est de constater que ce modèle, comme le précédent a fonctionné efficacement, que les droits sociaux ont succédé aux droits démocratiques, bien que ces droits ne soient pas de même nature, et que dans les pays où la classe ouvrière a été puissante et organisée la rhétorique révolutionnaire n’a pas empêché les pratiques réformistes alors que les révoltions n’ont eu lieu que là où la classe était faible et là où les avant-gardes révolutionnaires ont liquidé les mouvements ouvriers autonomes.

Ces deux visions se sont combinées et se sont articulées autour du thème de la solidarité républicaine en établissant plusieurs croyances et plusieurs récits sociaux particulièrement forts en France, particulièrement vivants à gauche où les défenses de la République, des droits sociaux, de l’école républicaine, ont été mêlées dans un imaginaire commun porté par le mouvement ouvrier et par la petite bourgeoisie d’Etat. Le parti communiste représentant plus le premier groupe, et le parti socialiste, plus le second.

Parmi ces récits nationaux canonique et aujourd’hui quasiment « sacrés », il y a celui de l’intégration nationale par l’école et par la promotion de l’élitisme républicain. Evidemment, il y a loin de cette représentation à la réalité historique qui ne fut pas toujours aussi glorieuse. Mais il reste que la gauche a fondé son imaginaire dans cette représentation et dans cette croyance. Un autre récit, est celui des conquêtes sociales : les grandes grèves, juin 36, la Libération, Mai 68 ont transformé des conflits en acquis. Et on sait à quel point cette représentation de la solidarité participe de la légitimité des « acquis », même si l’histoire de l’Etat providence est plus proche de ce qu’Esping Endersen nomme le « corporatisme conservateur » que d’une fresque héroïque. C’est aussi le récit du « creuset » français dans lequel l’intégration des travailleurs immigrés se faisait par l’école et par le travail au prix d’une dilution des identités culturelles dans un modèle français à la fois universel et national. Là encore, il y a loin des représentations aux faits qui furent bien plus cruels. Mais il reste que ces représentations sont extrêmement vivantes, comme le montrent les discours des candidats aux élections présidentielles, et que les représentations ont aussi une grande efficacité sociale parce qu’elles forgent des identités et des idéaux. Grâce à cette conception de la solidarité et de la République, la société industrielle a fini pas se combiner au capitalisme sous l’emprise d’une classe dirigeante plus « colbertiste » que véritablement libérale. C’est ce qu’on appelle le modèle républicain.

Cette conception, qui reste au cœur de la pensée de gauche, a acquis une grande force, une force si grande même que, quand la gauche était politiquement minoritaire, on pouvait penser que sa pensée était idéologiquement hégémonique. En France, bien plus qu’ailleurs, elle a associé la construction de la nation au progrès social, la démocratie à de puissance des institutions, la faiblesse relative des syndicats aux conquêtes sociales. Aujourd’hui, beaucoup de militants perçoivent les années soixante comme une sorte de paradis perdu dans lequel la foi dans le progrès, l’autorité de l’Etat gaulliste et la puissance du parti communiste se conjuguaient pour produire toujours plus de solidarité et d’intégration .

L’EPUISEMENT D’UN MODELE

Il semble évident que nous vivons aujourd’hui des mutations aussi brutales que celles que connurent les sociétés européennes au 19ème siècle. Alors que le capitalisme détruisait l’ordre ancien des communautés, ce qu’on appelle aujourd’hui la globalisation menace notre modèle d’intégration sociale. Dès lors, nous faisons de ce modèle une icône de la même manière que les communautés paysannes furent enrobées dans un romantisme folklorique au moment où elles s’éteignaient.

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Post-Scriptum

Communication à la journée d’étude organisée par l’ACOFIS à l’Institut du Développement Social, Canteleu-Rouen, le 15 mai 2008





Pour citer cet article :

ACOFIS, DUBET Fançois - « Intégration et cohésion sociale » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - octobre 2008.