dimanche 19 mai 2002



Lutte contre l’alcoolisme : le travail social en première ligne

Jacques TRÉMINTIN





La prévention de l’alcoolisme ne ressemble plus à la caricature qu’en donnait Bourvil dans son célèbre et savoureux sketch sur « l’eau ferrugineuse ». L’approche proposée aujourd’hui n’est plus centrée sur le symptôme, mais sur ce que celui-ci permet de comprendre de la souffrance de la personne.


De la société de tempérance à l’intervention sociale

L’ANPA [1] est une vieille maison qui a changé de nom au rythme des mutations qu’elle a connues. Sa fondation remonte à 1872. Elle s’appelle alors l’Association française contre l’abus des boissons alcoolisées (elle prendra plus tard l’appellation plus connue de « ligue anti-alcoolique »). L’époque de sa création se situe aux lendemains de la Commune de Paris, en un temps où on était convaincu que la consommation de boissons alcoolisées étaient à l’origine de l’insoumission et de la révolte ! On pensait alors que plus on la réduirait, plus on assurerait la paix sociale. Mais, attention : seuls les alcools forts étaient visés, car la qualité de l’eau étant difficilement garantie, un savant comme Pasteur recommandait la consommation de vin qu’il désignait comme « la boisson la plus hygiénique » (ce que certains alcooliers n’hésitent pas à indiquer sur leurs étiquettes). Aujourd’hui, l’ANPA ne se focalise plus sur le produit alcool, mais le considère avant tout comme un symptôme d’un mal-être bien plus large : « Notre démarche est globale et s’adresse aux différentes dimensions de la personne : social, médical, éducatif, insertion, familial. Nous nous retrouvons dans la même logique que d’autres intervenants qui travaillent plus sur le tabac ou la toxicomanie » nous affirme Pascal Guihal, délégué départemental. Le débat se joue beaucoup plus actuellement entre une approche qui favorise avant tout la prise en compte des comportements d’addiction et la crainte de voir le phénomène alcool disparaître dans une acception trop vaste de la problématique addictive. Faut-il mutualiser les démarches, quelles que soient les consommations (boissons fermentées, tabac, drogues illicites, médicaments...) ou les comportements (boulimiques, anorexiques, mais aussi, pourquoi pas, les pratiques dépendantes à l’égard des jeux électroniques ou d’Internet) ? Ou bien, ne vaut-il pas mieux préserver la spécificité de l’approche par rapport à l’alcool qui constitue quand même le produit qui fait les plus de ravages ? Tel est l’enjeu des évolutions à venir au sein de cette association. On mesure le chemin parcouru en près de 130 ans d’existence ...

Le travail de prévention

Les demandes d’intervention qui sont faites au Comité Départemental de Prévention de l’Alcoolisme proviennent pour l’essentiel de trois secteurs : le monde du travail, le domaine de la jeunesse (établissements scolaires, animation, Conseils Communaux de Prévention de la Délinquance ...) et les structures spécialisées d’aide (insertion, Développement Social Urbain, centres de soins ...).

L’équipe de prévention que nous avons rencontrée a eu quelques difficultés pour définir le travail qu’elle accomplit, du fait même de l’extrême diversité de son action. Elle n’a pas dans sa besace des projets tout ficelés qu’il lui suffirait de déballer, comme peut le faire un commercial, à partir d’un catalogue. Sa démarche fondamentale consiste à répondre aux sollicitations qui lui sont faites, mais non pas dans une logique de spécialistes qui sauraient tout et qui apporteraient la bonne parole, mais bien plus dans une dynamique de co-construction et d’élaboration commune de ce qui peut se mettre en place. Il faut dans un premier temps cerner et situer la demande, mais aussi, si besoin est, la reformuler. Ce travail de réflexion peut très bien déboucher sur une décision de non collaboration ou aboutir à une réorientation de la démarche initiale. Ainsi, n’est-il pas question de jouer aux pompiers de service en intervenant, par exemple, en urgence et à la demande d’une direction face à un salarié qui s’alcoolise sur son lieu de travail. Il est important alors de resituer le contexte, ce qui peut aussi amener à interroger le stress du salarié et les conditions d’exercice de son poste. Questionnement, qui, on s’en doute, ne plaît pas forcément. Il n’est pas non plus question de s’inscrire dans une logique répressive à l’image de ce collège qui avait fait appel au CDPA pour qu’il s’associe à la sanction collective (travail sur table) qui avait été donnée à des collégiens coupables de s’être alcoolisés à l’occasion d’une sortie scolaire. Cette demande d’intervention a pu être retravaillée. Elle s’est transformée en un échange avec le groupe de jeunes qui ont préparé une expo de dessins et de photos, présentée, ensuite, aux adultes.

Il en va de même pour les outils utilisés. Ce ne sont que des supports toujours adaptables et négociables. Peuvent être utilisés des groupes de parole, des mises en situation, des jeux de rôle. mais, l’outil essentiel est, sans doute, celui de la communication. Le plus important, en effet, est parfois de libérer la parole, d’aider les gens à se parler entre eux, à se faire confiance. L’information apportée et le savoir dispensé restent des axes essentiels du travail de l’équipe. Mais pas dans une logique d’experts qui laisseraient tout le monde impuissant, une fois les spécialistes partis. Quand l’animateur de prévention met à disposition ses compétences, c’est avec pour perspective de mobiliser les protagonistes du milieu où il intervient, de permettre à chacun(e) de prendre toute sa place. L’important est bien qu’en amorçant la réflexion, on donne aux individus la possibilité de ne pas être seulement consommateur de l’information proposée, mais d’agir en acteurs de la prévention en se projetantr dans le temps et, pourquoi pas, en mettant en place des groupes de prévention autonome qui continuent la démarche initiée, avec le soutien du CDPA.

Noëlla Bouquin, animatrice de prévention depuis 22 ans, le reconnaîtra : quand elle a débuté, elle a connu la période où dominait encore la chasse au produit. Aujourd’hui, on n’est plus dans la culpabilisation, mais dans la responsabilisation. On ne cherche plus à changer l’individu, mais à l’aider à prendre conscience de ce que signifie pour lui la conduite à risque qu’il a adoptée. Ce qui compte, c’est bien le travail sur le sens, sur la réflexion, et ce, à partir des représentations et normes tant individuelles que collectives. L’acceptation des craintes et des tabous est tout aussi fondamentale. C’est même le passage obligé pour réussir à les dépasser. Tout comme la gestion des résistances inévitables quand l’équilibre établi menace d’être perturbé : le comportement alcoolique peut être une forme de protection qui laisse désarmé et fragilisé s’il est remis en cause. Les comportements à risque sont le résultat d’une problématique bien plus vaste qui dépend étroitement de la situation psycho-sociale et biologique, individuelle et familiale, personnelle et professionnelle etc ... qu’il faut avant tout essayer de décrypter. Et c’est, en la matière, tout le travail d’une équipe de prévention, de resituer cette globalité dans le respect de la personne.


Post-Scriptum

Le service national d’accueil téléphonique « Drogues Info Service » change de nom et devient « Drogues Alcool Tabac Info Service », désormais accessible avec un numéro court : le 113. Il intervient aussi en soutien aux professionnels et notamment aux travailleurs sociaux.

Les compétences de ce service national d’accueil téléphonique pour l’information et la prévention en matière de drogues sont étendues à l’ensemble des substances psycho-actives (alcool, cannabis, cocaïne, ecstasy, héroïne, tabac, médicaments psycho-actifs) et des comportements de consommations (usage, usage nocif et dépendance). Avec le 113, un seul et même service répond aux questions concernant l’ensemble des produits psycho-actifs qu’il s’agisse de produits licites ou illicites et à toutes les situations de consommation Cette ligne téléphonique est accessible 24h /24, les appels sont anonymes et gratuit.

Depuis l’ouverture du service, l’alcool a toujours fait partie des quatre premiers produits cités au cours des appels. Tous les usagers et leurs proches peuvent bénéficier d’un accueil personnalisé pour en parler, s’informer, demander de l’aide et des conseils. Pour ceux qui le souhaitent, une orientation est proposée, adaptée aux besoins exprimés et au plus proche du domicile de la personne qui en a besoin. Cette orientation est possible grâce à une base de données de tous les services spécialisés.

Pour en savoir un peu plus : http://www.drogues.gouv.fr/fr/index.html

Article paru dans la revue SOCIAL 44 - N°39 - Juillet 2001



Notes

[1] L’Association Nationale de Prévention de l’Alcoolisme se décline en Comités Régionaux et Comités Départementaux (CDPA) dont on Peut avoir les coordonnées respectives en contactant le siège national : 20 rue Saint Fiacre 75002 Paris - tél. : 01 42 33 51 04 et Fax : 01 45 08 17 02




Pour citer cet article :

Jacques TRÉMINTIN - « Lutte contre l’alcoolisme : le travail social en première ligne » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - mai 2002.