samedi 24 août 2002



ENTRE TRAVAIL SOCIAL ET ENSEIGNEMENT
Etude de l’Identité professionnelle de dix Educateurs Scolaires en Institution


François DELUCE






L’Educateur Scolaire, comme son nom l’indique, se situe à la frontière du Travail Social et de l’Enseignement. Or, si l’Education est une valeur partagée et même revendiquée par l’Enseignement et le Travail Social, elle ne recouvre pas les mêmes réalités d’un système à l’autre ; et les acteurs en ont des perceptions différentes. Pour l’un, l’Education est au coeur du système ; pour l’autre, le terme désigne toutes les situations hors du temps scolaire.

C’est surtout dans la désignation des acteurs que l’on perçoit combien cette querelle du sens est significative, car chaque institution désigne ses collaborateurs essentiels par des termes qui témoignent de ce qu’elle attend d’eux : nous pourrions désigner ce « collaborateur essentiel » comme exerçant le métier central dans son institution. Dans les établissements du Travail Social, l’Educateur est le professionnel par excellence ; dans l’Education Nationale, c’est l’enseignant qui est la clé de voûte du système.

L’Educateur Scolaire, travailleur social en situation d’enseignement, est au coeur de cette problématique. C’est pourquoi il nous a semblé pertinent d’exposer dans cet article, extrait d’un travail universitaire, les ressorts d’une situation professionnelle à la frontière de trois mondes : Education, Travail Social et Enseignement.

1. Quelle est la question ?

L’Educateur Scolaire est un acteur social atypique. Travailleur social sans nécessairement être Educateur au sens du Travail Social (cursus IRTS), il est également enseignant sans être reconnu comme tel ni par son institution - qui n’emploie jamais ce terme -, ni par l’Education Nationale qui, même en l’absence de contrat, est constitutionnellement garante de tout enseignement dispensé dans notre pays. Ajoutons qu’il s’agit d’un corps fort peu nombreux : moins de 300 Educateurs Scolaires à ce jour.

L’Educateur Scolaire exerce un métier « mineur » dans la sphère professionnelle qui l’emploie, sans être reconnu dans la sphère professionnelle où son métier est central. Notre propos est donc de définir une identité professionnelle en interface, et d’en mesurer les conséquences dans un environnement en pleine mutation, où les institutions concernées sont elles-mêmes en quête d’identité.

Pour tenter d’éclaircir cette question, nous avons d’abord traité de l’Homme au travail, en nous frayant un chemin entre concept et réalités. Puis, après avoir étudié quelques aspects identitaires et culturels dans l’entreprise, nous avons vu comment les acteurs élaborent des stratégies identitaires dans le monde du Travail. Nous nous sommes intéressés ensuite à la situation professionnelle de l’Educateur Scolaire, « Un enseignant à la frontière de trois mondes » ; et, en accompagnant chaque professionnel rencontré, nous avons touché du doigt les modalités d’exercice de cette profession. Enfin, après une synthèse et la description de nos résultats, nous avons tenté une interprétation dans le cadre du « Système-Personne de l’Educateur Scolaire ».

2. Quelle est la problématique ?

Dans notre chapitre sur « L’Homme au Travail », nous nous sommes attachés à montrer en quoi et comment le monde du travail en général, et la situation professionnelle de chaque travailleur en particulier, influe sur les attitudes, les habitudes, les goûts et l’ensemble des comportements sociaux de chaque catégorie socioprofessionnelle, de chaque groupe donné, voire de chaque individu.

Car le monde du travail structure fortement tous ceux qui y prennent part. D’abord parce que chaque organisation véhicule des valeurs d’entreprise, de métiers, de savoir-faire particuliers. Ensuite parce que chaque entreprise créé artificiellement des groupes sociaux en amenant à travailler ensemble des individus qui, autrement, ne seraient pas en contact. Enfin, parce que ceux qui sont exclus du monde du travail éprouvent, sous le regard de l’autre, le besoin de développer des attitudes sociales de compensation.

Il en résulte, pour chaque individu, la possibilité, voire la nécessité, d’adopter un ou plusieurs visages de l’acteur. A chacun de ces profils correspondent des mobiles, des modes d’action et des marges de liberté différentes. Tous les modèles s’accordent cependant à affirmer que l’acteur est un être doué de raison, disposant d’une marge d’autonomie, et porteur de valeurs, de projets et d’intentions. En somme, ce n’est pas un automate qui réagirait de façon toujours identique aux contraintes du milieu. Néanmoins, on observe assez de concomitances pour élaborer des « modèles contemporains de l’acteur » [1]

Ces modèles mènent à l’attitude la plus aboutie : le COPING. Dernière-née des études anglo-saxonnes sur le stress, il s’agit d’évaluer l’environnement pour s’y ajuster. Il s’agit donc de comprendre comment l’individu fait face. Selon R.LAZARUS, l’un des auteurs qui a le plus publié sur le coping, « Le coping serait l’ensemble des pensées et des actes développés par le sujet pour résoudre les problèmes auxquels il est soumis ». Trois conditions préalables doivent être retenues pour un « coping » efficace, c’est à dire, pour le sujet, faire face à la situation sans dommage pour lui : - Une perception véridique, objective, du monde, de soi-même et de l’interaction entre les deux ; Un répertoire de réponses riches et variées permettant de faire face aux exigences de la vie ; Utiliser l’ensemble des ressources disponibles.

Cette attitude sera précieuse pour certains Educateurs Scolaires qui, tels Monsieur JOURDAIN, s’en inspirent sans la connaître. Car, dans toute institution, il existe des enjeux de pouvoir, dont le principal prend la forme d’un conflit entre logique d’entreprise et intérêts particuliers. La liberté d’expression, par exemple, prônée dans tous les domaines de la société, est quasi embryonnaire, voire absente, du monde du Travail, qui fonctionne pour une grande part sur le rapport Dominant-Dominé. On assiste donc, dans toute institution, à des rapports de force dans lesquels chacun doit s’inscrire, sous peine d’être exclu du système ; d’où le recours à des stratégies de réponse afin de supporter ce rapport de force en évoluant dans l’entreprise, tout en tentant de préserver son identité propre (culturelle, associative, familiale...)

Telle est exactement la problématique de l’Educateur Scolaire.

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Post-Scriptum

Article paru dans la revue SOCIAL 44 - Août 2002



Notes

[1] (Revue Sciences Humaines n° 9, Mai-Juin 1995).




Pour citer cet article :

François DELUCE - « ENTRE TRAVAIL SOCIAL ET ENSEIGNEMENT » - OASIS - Le Portail du Travail Social - http://www.travail-social.com. - août 2002.